Scheerbart - La Grande révolution, épisode 2
Traduction du roman de Paul Scheebart Die Grosse Revoltion, ein Mondroman (1907). Le début est ici!
Le prudent Loso prit alors la parole.
« Oui ! dit-il, nous comprenons pleinement le grand Mafikâsu. Tout semble vouloir empêcher l’observation de la Terre. Les luniens qui désirent le grand télescope ont une forte répulsion pour l’étoile qui est la plus proche de nous ; pour la grande Terre. On nous dit que nous serons obligés d’abandonner l’observation de la Terre, et de ne plus nous consacrer qu’aux étoiles, aux espaces plus lointains. C’est là l’origine du problème. »
Dans les plaines qui s’étendaient loin devant le cratère, les scarabées d’or scintillaient et, dans le ciel, scintillait l’or des étoiles ; l’air transformait souvent les effets de lumière.
Le fiévreux Rasibeff, qui rougissait toujours plus ardemment que les autres, dit doucement :
« Loso n’a peut-être pas entièrement tort. »
Le prudent Loso ajouta, en pesant ses mots :
« Du côté de la lune qui est tourné vers la Terre, nous possédons aujourd’hui environ dix mille télescopes. Nos cratères se sont montrés très utiles. Même si les télescopes ne sont pas très mobiles, les différents cratères sont si complémentaires que l’on peut obtenir des résultats satisfaisants. Chaque télescope s’insère si naturellement dans son cratère que nous sommes aujourd’hui surpris quand nous voyons un cratère sans télescope, quoique nous sachions bien que sur dix cratères, seul un aura son télescope, et que neuf en sont encore privés. Si nous avions maintenant le dessein de munir l’ensemble de nos cratères de télescopes, je ne pourrais que m’en réjouir ; car la charge de travail que cela représenterait pour nous ne serait rien comparée à celle que nous imposera le grand télescope, grand comme le diamètre lunaire. Les directeurs de nos usines parlent là d’un travail qui pourrait demander des siècles. Par conséquent, je le dis haut et fort : mieux vaut quatre-vingt-dix mille télescopes magnifiques dans nos cratères qu’un seul télescope géant long comme le diamètre lunaire ! Voilà ce que j’en dis ! Et pour l’instant je ne suis pas prêt de changer d’avis ! »
Au-dessus des plaines on voyait désormais de grandes nuées de luniens qui planaient en lançant des lueurs argentées de phosphore ; comparés aux scarabées d’or des profondeurs, ils ressemblaient un peu à des scarabées d’argent. Comme des étoiles argentées, les nuées disparurent vers le lointain. Tous sans exception avaient des ventres ronds – les luniens, comme les scarabées.
Zikall, l’homme de science, dit doucement :
« Il serait bien difficile de dire ce qui représenterait le plus de travail, entre un grand télescope et quatre-vingt-dix mille petits. Par ailleurs, cela dépend de la taille que devront avoir les petits télescopes. Ces derniers siècles, chaque nouveau télescope que nous avons construit était un peu plus grand que le précédent. Si nous continuons ainsi à augmenter la taille des quatre-vingt-dix mille nouveaux télescopes, alors le dernier d’entre eux pourrait bien dépasser un télescope dont la taille ne doit pas excéder celle du diamètre lunaire. » Rasibeff se mit à rire.
Et les autres rirent avec lui.
à suivre...
![]() |
| Gravure de Paul Scheerbart tirée de sa Jenseitsgalerie (galerie de l'au-delà) |
Le prudent Loso prit alors la parole.
« Oui ! dit-il, nous comprenons pleinement le grand Mafikâsu. Tout semble vouloir empêcher l’observation de la Terre. Les luniens qui désirent le grand télescope ont une forte répulsion pour l’étoile qui est la plus proche de nous ; pour la grande Terre. On nous dit que nous serons obligés d’abandonner l’observation de la Terre, et de ne plus nous consacrer qu’aux étoiles, aux espaces plus lointains. C’est là l’origine du problème. »
Dans les plaines qui s’étendaient loin devant le cratère, les scarabées d’or scintillaient et, dans le ciel, scintillait l’or des étoiles ; l’air transformait souvent les effets de lumière.
Le fiévreux Rasibeff, qui rougissait toujours plus ardemment que les autres, dit doucement :
« Loso n’a peut-être pas entièrement tort. »
Le prudent Loso ajouta, en pesant ses mots :
« Du côté de la lune qui est tourné vers la Terre, nous possédons aujourd’hui environ dix mille télescopes. Nos cratères se sont montrés très utiles. Même si les télescopes ne sont pas très mobiles, les différents cratères sont si complémentaires que l’on peut obtenir des résultats satisfaisants. Chaque télescope s’insère si naturellement dans son cratère que nous sommes aujourd’hui surpris quand nous voyons un cratère sans télescope, quoique nous sachions bien que sur dix cratères, seul un aura son télescope, et que neuf en sont encore privés. Si nous avions maintenant le dessein de munir l’ensemble de nos cratères de télescopes, je ne pourrais que m’en réjouir ; car la charge de travail que cela représenterait pour nous ne serait rien comparée à celle que nous imposera le grand télescope, grand comme le diamètre lunaire. Les directeurs de nos usines parlent là d’un travail qui pourrait demander des siècles. Par conséquent, je le dis haut et fort : mieux vaut quatre-vingt-dix mille télescopes magnifiques dans nos cratères qu’un seul télescope géant long comme le diamètre lunaire ! Voilà ce que j’en dis ! Et pour l’instant je ne suis pas prêt de changer d’avis ! »
Au-dessus des plaines on voyait désormais de grandes nuées de luniens qui planaient en lançant des lueurs argentées de phosphore ; comparés aux scarabées d’or des profondeurs, ils ressemblaient un peu à des scarabées d’argent. Comme des étoiles argentées, les nuées disparurent vers le lointain. Tous sans exception avaient des ventres ronds – les luniens, comme les scarabées.
Zikall, l’homme de science, dit doucement :
« Il serait bien difficile de dire ce qui représenterait le plus de travail, entre un grand télescope et quatre-vingt-dix mille petits. Par ailleurs, cela dépend de la taille que devront avoir les petits télescopes. Ces derniers siècles, chaque nouveau télescope que nous avons construit était un peu plus grand que le précédent. Si nous continuons ainsi à augmenter la taille des quatre-vingt-dix mille nouveaux télescopes, alors le dernier d’entre eux pourrait bien dépasser un télescope dont la taille ne doit pas excéder celle du diamètre lunaire. » Rasibeff se mit à rire.
Et les autres rirent avec lui.
à suivre...

Comments
Post a Comment