Viendront des jours plus âpres (Ingeborg Bachmann, Die gestundete Zeit)
Quand nous étions encore confinés, j’ai entrepris de traduire un poème d’Ingeborg Bachmann, « Die gestundete Zeit ». Récemment, j’ai pu en discuter de vive voix avec Sonia qui, contrairement à moi, est une germaniste patentée. Nous avons aussi pu regarder la traduction de Françoise Rétif publiée chez Gallimard et avons décidé que la nôtre, elle était bien quand même. On la met là, parce qu’elle existe, et aussi parce que nous sommes peut-être seulement en sursis.
Die gestundete Zeit
Es kommen
härtere Tage.
Die auf Widerruf gestundete Zeit
wird sichtbar am Horizont.
Bald mußt du den Schuh schnüren
und die Hunde zurückjagen in die Marschhöfe.
Denn die Eingeweide der Fische
sind kalt geworden im Wind.
Ärmlich brennt das Licht der Lupinen.
Dein Blick spurt im Nebel:
die auf Widerruf gestundete Zeit
wird sichtbar am Horizont.
Die auf Widerruf gestundete Zeit
wird sichtbar am Horizont.
Bald mußt du den Schuh schnüren
und die Hunde zurückjagen in die Marschhöfe.
Denn die Eingeweide der Fische
sind kalt geworden im Wind.
Ärmlich brennt das Licht der Lupinen.
Dein Blick spurt im Nebel:
die auf Widerruf gestundete Zeit
wird sichtbar am Horizont.
Drüben
versinkt dir die Geliebte im Sand,
er steigt um ihr wehendes Haar,
er fällt ihr ins Wort,
er befiehlt ihr zu schweigen,
er findet sie sterblich
und willig dem Abschied
nach jeder Umarmung.
er steigt um ihr wehendes Haar,
er fällt ihr ins Wort,
er befiehlt ihr zu schweigen,
er findet sie sterblich
und willig dem Abschied
nach jeder Umarmung.
Sieh dich
nicht um.
Schnür deinen Schuh.
Jag die Hunde zurück.
Wirf die Fische ins Meer.
Lösch die Lupinen!
Schnür deinen Schuh.
Jag die Hunde zurück.
Wirf die Fische ins Meer.
Lösch die Lupinen!
Es kommen
härtere Tage.
Le temps concédé
Viendront des jours plus âpres.
La révocation du temps concédé
Se dessine à l’horizon.
Bientôt tu devras lacer tes
chaussures
Et renvoyer les chiens aux landes
gagnées à la mer.
Car les boyaux des poissons
Ont refroidi dans le vent.
Il est faible, l’éclat des lupins.
Tes yeux cherchent une trace dans le
brouillard.
La révocation du temps concédé
Se dessine à l’horizon.
Là-bas ta bien-aimée sombre dans le
sable,
Il engloutit ses cheveux flottants,
Il lui coupe la parole,
Il lui impose le silence,
Il l’éprouve mortelle
Et prête aux adieux
Après chaque étreinte.
Ne te retourne pas.
Lace tes chaussures.
Renvoie les chiens.
Jette les poissons à la mer.
Souffle les lupins !
Viendront des jours plus âpres.
Les lupins sont des fleurs qui
peuvent prendre la forme de flammes bleutées. Sonia y entend le lupanar et moi
j’y vois un peu des sexes turgescents. Le nom vient de lupus, peut-être parce que les graines
sont, dit le philologue Jacques André (c’est Wikipedia qui le dit), amères et
« mordantes comme le loup ». En même temps que j’essayais de traduire
ce poème, on me servait sans se douter de rien des graines de lupin à
l’apéritif ; en même temps que j’essayais de traduire ce poème, je lisais
le dernier roman de Ben Lerner, The
Topeka School, où je suis tombée brutalement sur l’expression « lupine smile » que je ne connaissais pas. Les graines je les ai mangées comme des fèves, en enlevant la
peau ; il paraît que ça ne se fait pas, mais je n’ai pas senti l’amertume.
« Lupine smile » signifie
quelque chose comme « sourire carnassier » : c’est en fait un
sourire de loup, évidemment, mais lupine est
bien, en anglais, la fleur aussi, et c’est alors un sourire féroce sous des
paroles fleuries, qui en rehaussent la cruauté. Viendront sans doute des jours plus âpres.
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