Typose et les communeux, épisode 15
Résumé des épisodes précédents: les auteurs de cet inénarrable feuilleton ont pris une glace sur un banc, puis se sont fait un dîner at home et envisagent désormais un verre en terrasse. Avec tout ça, ils n'ont pas foutu grand chose ces temps-ci.
Le début est ici, ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre.
Le temps avait passé. La guerre était perdue. À la sidération avait succédé la torpeur. Ce qui, quelques semaines plus tôt, aurait encore été impensable était devenu normal : la fin de l’état de droit, la disparition de la république, les pleins pouvoirs à l’homme providentiel. Le couvre-feu. La surveillance. La délation.
Les quatre amis osaient désormais sortir plus librement du minuscule appartement où, avec Typose qui grossissait de jour en jour, on se sentait vite à l’étroit. Après tout, si la guerre était perdue, c’est que la paix était revenue ; avec elle, les promesses d’un retour à la normale. Les exilés étaient revenus à Paris. Camille et Louise avaient pu reprendre le travail. Le soir, on allait parfois guincher, comme autrefois. Les terrasses des cafés accueillaient les noceurs pour le premier crème du matin. La ville à nouveau paraissait vouloir offrir la possibilité du bonheur.
Et pourtant. Jules, que le désœuvrement rendait fou, écoutait Radio Londres toute la journée et rongeait son frein. Avec Camille, ils se sentaient incapables de comprendre l’époque ; comme des invités timides, ils n’osaient tout à fait prendre part aux questions du siècle. Mais, nourris de Rousseau et de Béranger, ils étaient mûrs pour Marx, non pour Pétain. Leur malaise grandissait.
Il fallait dire aussi que le ménage à quatre, cinq en comptant Typose, avait perdu le charme des premiers temps. L’usure guettait ; on se disputait pour des broutilles, on se taxait de coquine, d’arriéré de l’hygiène, de pédante à lunette, de gauchiste dogmatique. Il fallait agir. Un beau jour, les deux garçons proposèrent d’aller remettre l’animal à l’eau : cela leur ferait un prétexte pour s’enfuir. Les deux filles avaient haussé les épaules : Typose de toute façon ne les faisait plus rire.
La bête évidemment ne passait plus les bouches d’égout. Las : il allait falloir user de l’entrée des catacombes. Jules s’était fait copain avec un jeune homme de famille, qui étudiait à l’école des Mines et avait été choisi par ses camarades de promotion pour garder la clé des dessous de Paris, que l’on se refilait dans l’école d’année en année, pour emmener les fiancées dans la pénombre frissonnante. Il avait accepté de la prêter à Jules.
On descendit à Denfert, par le dernier métro. Ils avaient pris des tickets de première : les wagons étaient moins fréquentés, il y avait toujours un siège sur deux de libre ; ce serait plus facile, ainsi, de voyager discrètement avec un hippopotame. Dès que les trois amis eurent pénétré les catacombes, Typose frémit d’impatience : il reconnaissait l’odeur, se souvenait de l’égout et de la joie lointaine de ses enfances souterraines. D’un pas sûr, il se dirigea dans le labyrinthe, menant Camille et Jules sur ses talons. Quand le fleuve enfin s’ouvrit sous leurs pieds, Typose, sans un adieu, s’y jeta d’un grand plouf. Il était arrivé.
Les deux garçons se regardèrent. Ils avaient eux aussi le mal du pays. Tant pis pour les filles : il y en avait d’autres. Et même : ils ne s’arrangeaient pas si mal tous les deux, au fond. C’était peut-être ce qui leur convenait le mieux. Ils se prirent la main sans mot dire. Il n’y avait plus qu’à retrouver la route, à remonter le fil du temps, avant les catastrophes du XXe siècle, quand le progrès technique était plein d’horizons radieux, quand l’instruction des foules devait vaincre l’Allemagne. Quand le roman aussi était bien romanesque.
Soudain, ils stoppèrent nets. Ils s’étaient trompés de chemin. Ils étaient de retour dans la zade.
à suivre...
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Le temps avait passé. La guerre était perdue. À la sidération avait succédé la torpeur. Ce qui, quelques semaines plus tôt, aurait encore été impensable était devenu normal : la fin de l’état de droit, la disparition de la république, les pleins pouvoirs à l’homme providentiel. Le couvre-feu. La surveillance. La délation.
Les quatre amis osaient désormais sortir plus librement du minuscule appartement où, avec Typose qui grossissait de jour en jour, on se sentait vite à l’étroit. Après tout, si la guerre était perdue, c’est que la paix était revenue ; avec elle, les promesses d’un retour à la normale. Les exilés étaient revenus à Paris. Camille et Louise avaient pu reprendre le travail. Le soir, on allait parfois guincher, comme autrefois. Les terrasses des cafés accueillaient les noceurs pour le premier crème du matin. La ville à nouveau paraissait vouloir offrir la possibilité du bonheur.
Et pourtant. Jules, que le désœuvrement rendait fou, écoutait Radio Londres toute la journée et rongeait son frein. Avec Camille, ils se sentaient incapables de comprendre l’époque ; comme des invités timides, ils n’osaient tout à fait prendre part aux questions du siècle. Mais, nourris de Rousseau et de Béranger, ils étaient mûrs pour Marx, non pour Pétain. Leur malaise grandissait.
Il fallait dire aussi que le ménage à quatre, cinq en comptant Typose, avait perdu le charme des premiers temps. L’usure guettait ; on se disputait pour des broutilles, on se taxait de coquine, d’arriéré de l’hygiène, de pédante à lunette, de gauchiste dogmatique. Il fallait agir. Un beau jour, les deux garçons proposèrent d’aller remettre l’animal à l’eau : cela leur ferait un prétexte pour s’enfuir. Les deux filles avaient haussé les épaules : Typose de toute façon ne les faisait plus rire.
La bête évidemment ne passait plus les bouches d’égout. Las : il allait falloir user de l’entrée des catacombes. Jules s’était fait copain avec un jeune homme de famille, qui étudiait à l’école des Mines et avait été choisi par ses camarades de promotion pour garder la clé des dessous de Paris, que l’on se refilait dans l’école d’année en année, pour emmener les fiancées dans la pénombre frissonnante. Il avait accepté de la prêter à Jules.
On descendit à Denfert, par le dernier métro. Ils avaient pris des tickets de première : les wagons étaient moins fréquentés, il y avait toujours un siège sur deux de libre ; ce serait plus facile, ainsi, de voyager discrètement avec un hippopotame. Dès que les trois amis eurent pénétré les catacombes, Typose frémit d’impatience : il reconnaissait l’odeur, se souvenait de l’égout et de la joie lointaine de ses enfances souterraines. D’un pas sûr, il se dirigea dans le labyrinthe, menant Camille et Jules sur ses talons. Quand le fleuve enfin s’ouvrit sous leurs pieds, Typose, sans un adieu, s’y jeta d’un grand plouf. Il était arrivé.
Les deux garçons se regardèrent. Ils avaient eux aussi le mal du pays. Tant pis pour les filles : il y en avait d’autres. Et même : ils ne s’arrangeaient pas si mal tous les deux, au fond. C’était peut-être ce qui leur convenait le mieux. Ils se prirent la main sans mot dire. Il n’y avait plus qu’à retrouver la route, à remonter le fil du temps, avant les catastrophes du XXe siècle, quand le progrès technique était plein d’horizons radieux, quand l’instruction des foules devait vaincre l’Allemagne. Quand le roman aussi était bien romanesque.
Soudain, ils stoppèrent nets. Ils s’étaient trompés de chemin. Ils étaient de retour dans la zade.
à suivre...
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