Scheerbart - La Grande révolution, épisode 1
| Paul Scheerbart (photographie de Wilhelm Fechner, 1897) |
Voilà un projet de traduction que j'ai dans mes tiroirs depuis longtemps; depuis tellement longtemps en fait que je ne suis pas sûre que ce soit là la dernière version de mon travail, mais tant pis.
Paul Scheerbart (1863-1915) est un auteur prolifique de langue allemande, mal connu en France où il est encore très peu traduit. On lui doit de nombreux romans d’inspiration orientaliste, cosmique ou architecturale, ainsi que des essais et des poèmes, et des gravures.
Die Grosse Revolution, ein Mondroman date de 1907. Scheerbart imagine la société qui peuple la lune : des êtres qui en habitent uniquement la face visible, et surtout ses galeries souterraines où ils lisent, se reproduisent par parthénogénèse et fument des champignons magiques. Dans la plupart des cratères lunaires, ils ont installé de grands télescopes qui, presque tous, sont tournés vers la Terre. L’observation de nos mœurs est en effet la grande affaire de cette société, dont les membres nous ressemblent jusqu’à un certain point mais s’amusent de ces hommes dotés de jambes (quand eux se déplacent en volant grâce à leur ventre qu’ils peuvent gonfler ou contracter à loisir) et, surtout, restent perplexes devant la violence récurrente entre états et entre hommes dont ils sont témoins.
Il faisait nuit sur la lune.
Et le silence régnait dans l’air épais.
Et les scarabées d’or reposaient sur les noirs champs de mousse, et ils brillaient, comme brillaient les étoiles dans le ciel noir.
Seul un quart de la lune était visible depuis la Terre : cela faisait un demi-cercle.
Et cinq luniens volaient au-dessus des champs de mousse, et eux aussi brillaient ; mais ils brillaient, eux, comme des sphères de phosphore.
Et celui qui était en tête rougit soudain comme un charbon ardent ; alors, les quatre autres vinrent se placer à ses côtés et rougirent aussi.
C’est en rougissant que les luniens se signalaient qu’ils étaient disposés à converser.
Et le lunien qui avait rougit le premier prit alors la parole et lentement, pensivement, il dit :
« L’astre auquel nous sommes liés, notre brave lune, manifeste un désir : celui de se voir dotée d’un œil gigantesque ; et même, si cela devait s’avérer possible : finir par n’être elle-même que cet œil ; tout entière, être un œil gigantesque et unique. »
Quand ils volaient, les luniens prenaient une forme sphérique, au-dessus de laquelle s’élevait un petit buste, une tête en forme de betterave, et deux bras.
Et avec les mains à sept doigts qui terminaient leurs bras, les cinq luniens battirent leur ballon de ventre, faisant un roulement sourd de timbale.
C’est avec ce bruit que, sur la lune, on manifestait son contentement et sa joie.
Rasibéff, un lunien dont le tempérament de feu était connu de tous depuis des siècles, s’écria alors dans l’air de la nuit :
« Ce que vient de nous dire le grand Mafikâsu légitime nos aspirations. Les désirs de notre astre sont les nôtres. Et si nous désirons ce que désire notre astre, alors tous les peuples de la lune doivent être portés par ce désir, et nous avons le devoir de construire sur notre lune le plus grand télescope possible : un télescope grand comme le diamètre de la lune. »
Quand les luniens se penchaient par-dessus leur ventre rond pour regarder en-dessous d’eux, la surface de la lune leur renvoyait quasiment la même image que le ciel étoilé ; car les scarabées d’or y brillaient immobiles, comme brillaient au-dessus d’eux les grands corps célestes dans l’espace infini.
Les cinq luniens se penchèrent vers l’avant et reprirent leur vol ; ils volaient désormais bien plus vite, leur tête de betterave tendue vers le cratère le plus proche.
Ces têtes de betterave étaient surmontées d’une gerbe d’antennes sensibles qui, quand ils volaient, se tendaient en couronne dans toutes les directions ; les antennes, comme de petits appendices nasaux, flairaient tout ce contre quoi ils auraient pu se cogner.
Zikáll, l’homme de science, prit alors la parole :
« En tous les cas, je doute fort que la lune souhaite assouvir son désir par notre intermédiaire. Si elle aspire vraiment à avoir, sur son autre face, un organe qui corresponde à notre œil, elle n’a pas besoin de l’aide des petits luniens que nous sommes. On ne devrait pas encourager l’agitation avec des idées qui n’ont pas de fondement scientifique, comme celle de l’œil lunaire. À mon avis, c’est bien assez de dire que nous, nous voulons avoir un télescope long comme le diamètre lunaire. Les paroles édifiantes ont toujours un petit goût de plaisanterie. Elles n’encouragent guère à se retrousser les manches. »
Désormais les étoiles dans le ciel étincelaient, et les yeux bleu vif du grand Mafikâsu, celui qui le premier avait pris la parole, étincelaient pareillement ; ralentissant son vol, il dit :
« Quoi qu’il en soit, je me réjouis que le grand Zikáll ne juge pas impossible la construction du grand télescope, grand comme le diamètre de la lune. Et puisque Zikáll ne veut pas que je parle d’ « œil lunaire », soit, j’éviterai l’expression. Permettez-moi cependant de faire remarquer que souvent les étoiles se servent des êtres les plus infimes pour mettre en œuvre leurs grands desseins astraux. »
Zikáll fut prompt à répondre :
« Il n’en reste pas moins que la question se pose de savoir si notre astre la lune pourra voir lui-même par le grand télescope quand nous, ses habitants, regarderons dedans. »
« Bien sûr, répliqua Mafikâsu, la question se pose. Mais n’oublions pas que nous ne pourrons de toute façon mettre en place le grand télescope que s’il ne gêne pas la lune. Ne perdons pas de vue le respect qui lui est dû. »
Tout en parlant, les cinq luniens avaient atteint le cratère vers lequel ils se dirigeaient ; et ils descendirent vers cinq piliers que le relief avait formés naturellement au bord du cratère, et sur lesquels il n’y avait personne. Ils s’assirent sur les piliers en contractant leur ventre et en lui donnant la forme d’une sorte de chenille dont la peau épaisse et musculeuse, semblable à du caoutchouc, venait s’accrocher fermement à tête de la colonne, de telle sorte que les luniens étaient assis très confortablement, ainsi qu’ils le paraissaient.
Ils rougeoyaient encore comme des charbons ardents ; seuls leurs têtes de betterave et leurs mains produisaient une lumière argentée de phosphore, et leurs dix yeux étaient pailletés de toutes les nuances du bleu.
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| Gravure de Paul Scheerbart faisant partie de sa "Jenseitsgalerie" (Galerie de l'au-delà), pour laquelle il imagine les êtres que l'on rencontre au-delà de l'orbite de Neptune. |

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