COVID norvégien_épisode 3

Le premier épisode est ici

Les stoïciens romains utilisent le terme d’otium pour faire référence aux moments de loisirs consacrés à des activités intellectuelles ou créatives. L’otium est un temps pour soi, non consacré aux affaires de la cité, mais sans être un divertissement pur. Il demande de l’effort, de la concentration. L’otium c’est la poésie, la musique, l’art en général et la science. Mon année sabbatique devait être une fabrique d’otium en barre. Je la voyais comme une occasion de vivre des expériences sortant de mon ordinaire tout en me donnant des temps d’apprentissage et de création. J’avais donc plein d’idées pour mon otium : étudier  le norvégien, l’aquarelle, la guitare, l’écriture, la photographie…

Le jour se lève enfin et je rejoins la cuisine pour le petit déjeuner. Emma, la chienne du lodge, aboie en me voyant tandis que Chris, concentré sur sa casserole de porridge, ne lance qu’un inaudible « hello ». Trois autres volontaires français étaient aussi présents en plus de Wannes, un Belge, embauché pour la saison. Hier, c’était l’anniversaire de l’un d’entre eux et le réveil semblait avoir un parfum de gueule de bois.  

Ils arrivent, les uns après les autres. Chevelure noire et visage fin, Naïs a une vingtaine d’années, aime le thé et confectionner ses propres habits. Elle m’expliquera avoir décidé de ne pas travailler et vivait auparavant dans un squat bordelais au sein d’un collectif qu’elle avait aidé à monter. Une rupture amoureuse avait mis fin à l’expérience et la Norvège lui permettait de prendre de la distance avant de s’installer ailleurs. Elle restait encore une semaine avant son départ du lodge et, en attendant, tricotait des pulls et écrivait sur cette relation douloureuse qui l’avait laissée à fleur de peau.

Arthur et Lucas étaient amis de longue date. Troubadours saisonniers, ils aimaient le jazz manouche et avaient décidé d’embarquer leur guitare pour un périple nordique de quelques mois.  Arthur avait déjà une expérience du voyage pour avoir travaillé plusieurs saisons dans des vignobles de Nouvelle-Zélande. C’était plus nouveau pour Lucas qui avait l’enthousiasme et la gaucherie des premiers grands départs. Ils auraient dû quitter le lodge il y a quelques jours mais avaient souhaité rester davantage. De bras supplémentaires, ils étaient devenus des bouches inutiles à nourrir dans ce lodge vide et on le leur faisait ressentir.

Très peu de mots échangés autour du porridge aux fruits rouges fort nourrissant ; l’ambiance est pesante. Chris se positionne seul, en bout de table, presque en retrait. Il donne des directives vagues pour la journée. Avoir une activité utile semble être un privilège qu’il distribue aux plus chanceux. Je suis visiblement de ceux-ci et me retrouve avec Wannes pour le début de la journée.

Blond aux yeux bleus, Wannes est quelqu’un de souriant, dynamique, qui aime le challenge et les sports de nature. Agé d’une trentaine d’années, son anglais est impeccable et il semble rechercher une forme d’excellence dans tout ce qu’il entreprend. Il se passionne d’ailleurs pour les différentes techniques de préparation du café et j’aurai l’occasion de goûter plusieurs fois ses décoctions au goût d’eau tiède fort prononcé. Mais pour le moment, il marche d’un pas décidé sur les plaques de verglas qui nous mènent jusqu’à l’entrée du vieux lodge.

Quatre invités sont prévus pour le repas de demain soir, il faut donc dresser la table. Avec professionnalisme, Wannes me transmet son art de l’assiette. Les couverts doivent être à une certaine distance du rebord et leur écartement égal à une largeur d’épaules. Le verre est retourné et forme une diagonale avec le pli de serviette. L’exercice me plait et je ressens une forme de plénitude méditative  dans cette recherche du bel alignement. Mais ça n’occupe pas vraiment une matinée. 

Un repas du midi quasi mutique suit. Le rituel de la distribution des assiettes et du nettoyage est bien rôdé, presque monastique. Je savoure mes brocolis carottes dans une ambiance toujours aussi inconfortable et à la fin du déjeuner, Chris me propose de l’accompagner pour une sortie. Je suis à nouveau l’élue parmi les volontaires ! Emma et moi embarquons dans sa Subaru pour une balade digestive à proximité de l’usine d’aluminium de la région. Nous marchons sur une route goudronnée sans charme et j’essaye d’entamer des conversations qui n’obtiennent que des réponses sans joie ni entrain. J’ai l’étrange sensation d’être un programme TV sélectionné pour le divertir mais que mon rating sera décevant. La balade se termine, nous rentrons.

Il est 18h. L’heure du repas, c’est tôt, trop tôt. A 19h la journée est finie et je me retrouve dans ma chambre. 

« Alors comment ça se passe en Norvège ? » Laura m’écrit d’Australie. Elle a aussi décidé de partir, de prendre le temps de se consacrer aux choses qu’elle aime. « Tu te plais là bas ? ». Je lui expose le potentiel incroyable d’otium compte tenu de l’absence total de divertissement alentour. Ce n’est pas complètement vrai. J’ai vu qu’un pub ouvrait une fois par mois dans le village d’Oksendal à 4 km d’ici. Je mentionne également ma carence actuelle en relations humaines un tantinet chaleureuse.  « Ah ouais... Tu te barres quand ? Les relations humaines, ça prime quand même non ?».

Elle a pas tort.

à suivre










Comments

Popular posts from this blog

Viendront des jours plus âpres (Ingeborg Bachmann, Die gestundete Zeit)

Typose et les communeux, épisode 16 et final (par Pierre)

Typose et les communeux, épisode 15

Typose et les communeux, épisode 7