COVID norvégien


« Je suis désolée, je crois que je vais rentrer. C’est grave ce qui est en train de se passer et je n’arrive pas à parler d’autre chose, à penser à autre chose. Tout ce qui compte désormais pour moi, c’est de ne pas tomber malade et de ne pas contaminer ma mère à la santé  fragile. Normalement, je suis vraiment quelqu’un de très drôle mais aujourd’hui je ne peux pas. Bon séjour sur Oslo. Prends soin de toi. »  Il se lève et me laisse seule sur ce banc du parc de Vigeland.

Nous sommes jeudi et cela fait désormais quatre jours que je suis sur Oslo. Demain, je quitte la Norvège après un séjour d’un mois passé au fond d’un fjord à attendre que la lumière du soleil revienne.  Une journée à tuer et il me fallait de l’interaction sociale. De quoi peaufiner mon analyse sociologique du Viking des temps modernes. Sur l’application « Couchsurfing », Elfie avait le profil idéal : barbe et grande chevelure rousse digne des guerriers emblématiques, petits yeux moqueurs sûrement un brin alcoolisé. Il y avait du fun dans ses photos et j’avais bien envie de rire en ce moment alors je lui avais proposé de se voir et il avait accepté de « hang out » avec moi pour quelques heures. C’était parfait, j’allais le retrouver, échanger sur sa vie, compléter ma vision muséale du pays par une approche de terrain. 

Notre rencontre débuta devant un Burger King, se poursuivit par des achats en pharmacie avant de s’éteindre sur un banc. Une heure avec moi et il avait craqué. Il était venu mais tout son système immunitaire lui criait de rester chez lui alors il m’avait quittée. Aucune mesure n’était encore annoncée par les gouvernements mais la bascule s’opérait et l’insouciance devenait inappropriée. 

Nous sommes jeudi et, en Norvège, les musées, les cafés commencent à fermer de leur propre chef. Reste les parcs et aussi les statues qui ne craignent pas la contamination. J’entreprends une longue ballade, à Ekeberg, à la sortie d’Oslo. Je surplombe la ville et mon Google maps m’indique que Munch s’est inspiré de ce point de vue pour peindre son tableau « Le Cri ». Je regarde la vue, le tableau. Les Norvégiens sont vraiment des visionnaires.  

Je retourne chez mon hôte qui me demande de me laver les mains pendant 20 minutes. Ah non, elle s’est trompée, c’est 20 secondes en fait, mais je peux faire plus, on ne sait jamais. J’ai l’impression de me transformer en gros virus au milieu de son salon. 

Les temps vont être durs pour les nomades sans domicile fixe. 

La suite est par-là.

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