Typose et les communeux, épisode 13
Résumé des épisodes précédents: Camille, Camille, Jules, Louise et Typose (un hippopotame) partagent momentanément un appartement rue du Repos, mais c'est la guerre.
Le début est ici, ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre.
Camille avait écouté attentivement Camille lui lire la lettre du proprio. La jeune femme avait rougi aux endroits les plus verts, par pudeur ; le jeune homme avait rougi aux endroits les plus noirs, par colère. Mais ce n’était pas avec de l’art abstrait qu’on allait s’en sortir, d’autant plus qu’Armand Brécard, propriétaire-croix-de-guerre, avait l’air du genre à trouver que le chromatisme faisait de l’art dégénéré et valait pareillement dénonciation aux autorités compétentes. Et puis, à la vérité, il pointait un réel problème : depuis qu’il s’était installé rue du Repos, Typose faisait un boucan pas possible, et on ne pouvait nier qu’il salopait parfois les tapis de l’escalier. On n’allait pas rester éternellement avec un hippopotame dans une baignoire, surtout vu l’exiguïté des logements parisiens et les désirs d’hygiène des deux dames du lieu, bien modernes en la matière (« C’est terrible, disait parfois Jules à Camille, en aparté : ça sent plus rien qu’le savon. ») Camille et Camille, perplexes, contemplaient la bafouille sans savoir qu’en faire.
Sur ces entrefaites, Louise et Jules firent leur entrée, les bras chargés de victuailles. Enfin, c’était façon de parler : la pénurie guettait les épiceries, et fallait s’armer de patience pour une motte de beurre qu’il faudrait partager à quatre. Finalement, le problème Typose allait les détourner un peu des urgences de l’heure.
« Ah, y’a pas à dire, ces gens-là n’valent pas mieux en ce temps-ci qu’au nôtre ! s’écria Jules, qui avait la haine du propriétaire chevillée au corps. Qu’est-ce que Daumier en aurait fait, d’un bricard pareil, avec sa croix de guerre ! Mesdames, monsieur, camarades, une seule solution m’apparaît : la grève du loyer. »
On le connaissait un peu, le Julot, à force de le pratiquer : il suffisait de laisser dire, puis de réfléchir vraiment. Même si, au fond, l’idée était bien tentante.
« À votre avis, demanda Louise, quelle distance pourrait parcourir Typose sans être repéré ?
- Oh, il est discret, mais il se fatigue vite et, au bout d’un certain temps, il se met à braire... On pourrait le garder silencieux sur un kilomètre, je dirais ? répondit Jules.
- Un kilomètre ? C’est bien trop peu pour le Jardin des plantes...
- On pourrait lui mettre un masque, dit Camille, et le faire passer pour un âne.
- C’est complètement con, fit remarquer Camille avec justesse.
- Je sais, dit Louise. Il faudrait un laissez-passer, enfin un permis, quoi, un truc, un bout de papier, qui nous autorise à convoi exceptionnel.
- Ah oui, quelque chose comme une attestation de déplacement dérogatoire ? répondit Camille. À Pigier, on a appris à en faire. Je vais l’écrire, puis tu imiteras la signature d’un de tes protecteurs. »
On se mit à l’ouvrage. Mais Camille avait beau consulter ses manuels, elle ne trouvait jamais la bonne formulation, ni le cas prévu par la loi. Avait-on le droit de dépasser la distance d’un kilomètre pour se débarrasser d’un encombrant animal, si l’on était par ailleurs au chômage partiel et que l’on vivait confiné à quatre dans vingt mètres carrés, mais sans être « instituteur, personnel des hôpitaux, ancien combattant, résistant d’un réseau connu (joindre attestation signée par un supérieur), petit commerçant et assimilé » ? Et puis, avait-on vraiment envie de se débarrasser d’un animal auquel on s’était attaché ?
« Lâchez tout, j’ai une meilleure idée », dit Jules.
On le regarda avec quelque méfiance. Il allait encore dire « tout cramer » et se mettre à rigoler et on serait bien avancés (même si, au fond, l’idée était bien tentante). Que nenni :
« Quand j’étais perdu dans les égouts, j’ai camaradé avec des drôles de zigues qui faisaient des gougères au fromage, mais sans fromage, parce qu’ils expliquaient que le fromage était un être sentient, enfin que ça souffre, quoi, et que, du coup, fallait pas en manger. Comme les rillettes.
- Les rillettes ! s’écrièrent d’une même voix Camille et Louise.
- Comme je vous dis. Enfin bon, des gens qui aiment les animaux, au point de jamais les manger.
- Une bien drôle de façon de les aimer, si tu veux mon avis ! dit Louise, offensée dans son sentiment d’une Certaine Idée de la France.
- Toujours z’est-il, poursuivi Jules sans s’émouvoir, que si on pouvait leur envoyer Typose, il pourrait finir ses jours tranquilles à gambader dans un champ quelque part ou qu’on s’occuperait bien de lui, et nous, on pourrait retrouver l’usage de la baignoire. J’ai quelques idées, d’ailleurs. »
Ce dernier argument l’emporta. On allait remettre Typose aux zadistes des catacombes : qu’ils se débrouillent avec.
à suivre...
Le début est ici, ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre.
Camille avait écouté attentivement Camille lui lire la lettre du proprio. La jeune femme avait rougi aux endroits les plus verts, par pudeur ; le jeune homme avait rougi aux endroits les plus noirs, par colère. Mais ce n’était pas avec de l’art abstrait qu’on allait s’en sortir, d’autant plus qu’Armand Brécard, propriétaire-croix-de-guerre, avait l’air du genre à trouver que le chromatisme faisait de l’art dégénéré et valait pareillement dénonciation aux autorités compétentes. Et puis, à la vérité, il pointait un réel problème : depuis qu’il s’était installé rue du Repos, Typose faisait un boucan pas possible, et on ne pouvait nier qu’il salopait parfois les tapis de l’escalier. On n’allait pas rester éternellement avec un hippopotame dans une baignoire, surtout vu l’exiguïté des logements parisiens et les désirs d’hygiène des deux dames du lieu, bien modernes en la matière (« C’est terrible, disait parfois Jules à Camille, en aparté : ça sent plus rien qu’le savon. ») Camille et Camille, perplexes, contemplaient la bafouille sans savoir qu’en faire.
Sur ces entrefaites, Louise et Jules firent leur entrée, les bras chargés de victuailles. Enfin, c’était façon de parler : la pénurie guettait les épiceries, et fallait s’armer de patience pour une motte de beurre qu’il faudrait partager à quatre. Finalement, le problème Typose allait les détourner un peu des urgences de l’heure.
« Ah, y’a pas à dire, ces gens-là n’valent pas mieux en ce temps-ci qu’au nôtre ! s’écria Jules, qui avait la haine du propriétaire chevillée au corps. Qu’est-ce que Daumier en aurait fait, d’un bricard pareil, avec sa croix de guerre ! Mesdames, monsieur, camarades, une seule solution m’apparaît : la grève du loyer. »
On le connaissait un peu, le Julot, à force de le pratiquer : il suffisait de laisser dire, puis de réfléchir vraiment. Même si, au fond, l’idée était bien tentante.
« À votre avis, demanda Louise, quelle distance pourrait parcourir Typose sans être repéré ?
- Oh, il est discret, mais il se fatigue vite et, au bout d’un certain temps, il se met à braire... On pourrait le garder silencieux sur un kilomètre, je dirais ? répondit Jules.
- Un kilomètre ? C’est bien trop peu pour le Jardin des plantes...
- On pourrait lui mettre un masque, dit Camille, et le faire passer pour un âne.
- C’est complètement con, fit remarquer Camille avec justesse.
- Je sais, dit Louise. Il faudrait un laissez-passer, enfin un permis, quoi, un truc, un bout de papier, qui nous autorise à convoi exceptionnel.
- Ah oui, quelque chose comme une attestation de déplacement dérogatoire ? répondit Camille. À Pigier, on a appris à en faire. Je vais l’écrire, puis tu imiteras la signature d’un de tes protecteurs. »
On se mit à l’ouvrage. Mais Camille avait beau consulter ses manuels, elle ne trouvait jamais la bonne formulation, ni le cas prévu par la loi. Avait-on le droit de dépasser la distance d’un kilomètre pour se débarrasser d’un encombrant animal, si l’on était par ailleurs au chômage partiel et que l’on vivait confiné à quatre dans vingt mètres carrés, mais sans être « instituteur, personnel des hôpitaux, ancien combattant, résistant d’un réseau connu (joindre attestation signée par un supérieur), petit commerçant et assimilé » ? Et puis, avait-on vraiment envie de se débarrasser d’un animal auquel on s’était attaché ?
« Lâchez tout, j’ai une meilleure idée », dit Jules.
On le regarda avec quelque méfiance. Il allait encore dire « tout cramer » et se mettre à rigoler et on serait bien avancés (même si, au fond, l’idée était bien tentante). Que nenni :
« Quand j’étais perdu dans les égouts, j’ai camaradé avec des drôles de zigues qui faisaient des gougères au fromage, mais sans fromage, parce qu’ils expliquaient que le fromage était un être sentient, enfin que ça souffre, quoi, et que, du coup, fallait pas en manger. Comme les rillettes.
- Les rillettes ! s’écrièrent d’une même voix Camille et Louise.
- Comme je vous dis. Enfin bon, des gens qui aiment les animaux, au point de jamais les manger.
- Une bien drôle de façon de les aimer, si tu veux mon avis ! dit Louise, offensée dans son sentiment d’une Certaine Idée de la France.
- Toujours z’est-il, poursuivi Jules sans s’émouvoir, que si on pouvait leur envoyer Typose, il pourrait finir ses jours tranquilles à gambader dans un champ quelque part ou qu’on s’occuperait bien de lui, et nous, on pourrait retrouver l’usage de la baignoire. J’ai quelques idées, d’ailleurs. »
Ce dernier argument l’emporta. On allait remettre Typose aux zadistes des catacombes : qu’ils se débrouillent avec.
à suivre...
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