Typose et les communeux, épisode 8 (par Pierre)


Résumé des épisodes précédents: un certain Camille élève un hippopotame dans les égouts en 1871. Une certaine Camille va voir les hippopotames du Jardin des plantes à l'automne 1939.

Le début est ici, et ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre.


Notre lecteur, si perspicace, aura sans doute froncé le sourcil gauche à la dernière réplique de Louise. « Mais pour qui nous prend-on ? Que voudrait-on nous faire gober ? Comment donc ces deux grandes filles pouvaient-elles gambiller si loin de leur port d’attache ? Elles ignoraient donc tout des problèmes de l’heure ? » Assurément non, puisqu’elles avaient la TSF. « Alors, c’étaient de petites écervelées, que seul grisait le frisson de l’interdit ? » Certainement pas ; l’amour de l’ordre se lovait même bien gentiment dans certain petit carré de leur conscience.

Leur secret se trouvait ailleurs. Parmi les piliers du Lapin, graves messieurs qui, las de leurs noms illustres et de leurs lourdes charges, éprouvaient périodiquement le besoin de souffler, Louise avait élu un protecteur. Et de ce dernier, ancien sous-secrétaire d’État aux Plantes en pot, présentement député de Cochinchine, l’entregent, depuis le commencement des troubles, s’était révélé des plus utiles. Non seulement l’honorable inondait sa chère Louise – « trésor aimé », qu’il l’appelait – de vermouth premier choix et de beurre extra-frais, qui, conformément à la théorie bien connue, ruisselaient illico sur l’excellente Camille ; mais il avait obtenu de la place Beauvau un laisser-passez permanent grâce auquel les deux amies filaient se dérouiller les quilles sitôt que l’envie leur en prenait.

Et elles l’avaient béni cette après-midi-là, le ci-devant ministre. Le soleil dardait ses rayons, et quel joli soleil, ni trop chaud ni trop froid, avec, par-dessus le marché, un léger courant d’air pour chatouiller leur indéfrisable. Soit, les pensionnaires de la ménagerie n’étaient guère visibles depuis le quai Saint-Bernard : autant dire qu’elles avaient fait chou blanc. Mais elles se consolaient en humant à pleins lobes l’air exquis de cette après-midi mourante et en dégustant l’absence complète de bipèdes.

« Oh, j’ai le cœur tout en fête », gazouillait Camille quand, arrivant au pont d’Austerlitz, elle s’étala en beauté, victime de son escarpin, dont le talon s’était rompu sec.

- Ça va, tu n’as rien de cassé ?

- T’inquiète, j’ai l’ossature en caoutchouc, répondit Camille franco de port, quoique un peu estourbie par sa chute.

Tout en agrippant le bras de Louise, la jeune femme aperçut, le long du parapet, un rectangle de carton dont l’indigo tranchait sur le pavé grisâtre.

- C’est rigolo, on dirait une carte postale, mais sans photo. Simplement des petits drapeaux.

- « Par ballon monté »… ça aussi, c’est rigolo.

Soudain, les sourcils de Louise se froncèrent, colorant son visage d’une étonnante sévérité. Nonobstant sa fraîcheur, le carton, qu’elle tenait à présent entre ses doigts, portait la date du 20 avril 1871.

à suivre...

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