Typose et les communeux, épisode 9

Résumé des épisodes précédents: ça commence à devenir long cette affaire, alors on accélère. 

Le début est ici, ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre.


https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/ae/Le_Neptune_Nadar.jpg

« Ça par exemple...

- Fais voir l’autre côté, on dirait qu’il y a une adresse !

Louise retourna l’étrange bout de carton.

« Oh ! s’exclama Camille, ça c’est amusant : c’est adressé à une Camille... par une certaine « Jane », ça doit être une angliche ! Mais elle écrit en français. Dis-donc, Louison, vise un peu ce qu’elle lui raconte : c’est salé. À croire que...

- Oh, toi, il t’en faut peu. Crois bien que ça fait longtemps qu’on sait s’amuser. Mais regarde un peu l’adresse : la rue Damrémont, c’est vers la butte Montmartre, ça, non ? C’est à des kilomètres.

- Ça a dû tomber du portefeuille de quelqu’un.

- Oh, non, c’est une vieillerie, tu vois bien. Ça doit venir des bouquinistes des quais, ils vendent de vieilles cartes postales, pour les collectionneurs. Regarde, celle-là à l’air de venir du siège de Paris, quand on envoyait le courrier par ballon.

- Par ballon ?

- Mais oui, nigaude. Ça n’a pas servi qu’à évacuer les bourgeois, tiens ! Je ne t’ai jamais dit que mon pépé Gaston avait été aéronaute pendant le Siège ? Il en a même fait un livre, tiens, je te le donnerai quand on sera à la maison[1].

- Pardon, mesdemoiselles... »

Louise et Camille sursautèrent. En face d’elle se tenait un jeune homme déguenillé, le souffle court, l’air traqué. D’instinct, les jeunes filles eurent un mouvement de recul : c’est que dans les circonstances qu’on était, on prenait facilement peur de se compromettre avec qui ne serait pas dans les petits papiers de la police. Mais Louise avait bon cœur et sa conscience pour elle, ainsi que son protecteur ; et puis, le grand tort de ce garçon, ç’avait l’air d’abord d’être pauvre. Et cela, Louise, ça ne l’arrêterait jamais.

« Bonsoir Monsieur, pépièrent-elles d’une seule voix, affables.

- Veuillez m’excuser, je crois que j’ai laissé tomber le carton que vous tenez à la main.

- Oh ! Une bien belle pièce, répondit Louise. Je comprends que vous lui ayez couru après. Tenez, je suis ravie qu’il ne soit pas tombé à l’eau. Il a bien failli, mon amie l’a rattrapé à temps !

- Merci bien ! C’est que, c’est un peu sentimental, vous comprenez...

- Mon pépé était aéronaute, alors c’est dire si je comprends ! »

Camille (car c’était lui) n’y comprenait, lui, pas grand-chose ; mais les deux zouz avaient l’air d’intellectuelles, d’ailleurs la blonde, celle qui disait miche, avait des lunettes. Ça lui allait pas mal, notez. Mais enfin, on n’allait pas s’éterniser.

« Eh bien, bonsoir, mesdemoiselles... Euh, dites-moi, vous n’auriez pas vu passer mon copain ? Un grand type maigre, avec une casquette de drap et des rouflaquettes ?

- Ah, s’écria Louise, croyez bien que si on l’avait vu, on n’aurait pas manqué de le repérer, vu votre description ! Désolée, Monsieur, et bon courage. Au revoir ! »

Camille tourna les talons, laissant les deux amies le suivre des yeux d’un air mi-amusé, mi-interloqué.

« Quel drôle de type, fit Louise. Et puis fagoté comme au Second Empire, à croire qu’il sort d’un bal costumé.

- Allons, tu n’as pas remarqué comme il sentait ? C’est un vagabond, c’est tout. Il espérait sans doute la revendre, sa carte postale. Quel dommage, un si beau jeune homme... »

Louise leva les yeux au ciel. Mais Camille ne lui laissa pas le temps de railler : lui imposant le silence d’un geste, elle désigna du menton le jeune homme qui s’éloignait. Vers les grilles du Jardin des plantes, voilà qu’il rejoignait une espèce de gros cochon brun et luisant, avec une drôle de tête, qui semblait l’attendre.

« Surréaliste ! » s’exclama Camille, qui aimait bien montrer qu’elle connaissait l’avant-garde.

à suivre...


[1] Authentique. Gaston Tissandier, En Ballon pendant le siège de Paris, souvenir d’un aéronaute, Paris, E. Dentu, 1871. Consultable sur http://www.numerisationterrain.fr/pdf/Enballon.pdf

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