COVID norvégien_Episode 5
Le premier épisode est ici
« J’aurais pu utiliser cette photo sur le site mais il y a un petit pli
sur l’oreiller. Juste là. Alors ça ne va pas. » Chris est un homme qui
voit ce que les autres ne voient pas. Par exemple, à cet instant, le pli de
l’oreiller m’échappe car mon œil ne doit pas être suffisamment entraîné. C’est
un peu comme les balades en forêt : il y a ceux qui repèrent les
bouquetins dans la falaise et les autres qui passent mille fois devant sans les
voir. Pour le moment, non seulement je ne vois pas le bouquetin mais en plus je
ne saisis pas en quoi ce supposé bouquetin gâche ma photo. Ça m’interpelle, je
lui demande de m’expliquer les fondements de ces bels arrangements. Il accepte de me former à l’esthétique
recherchée.
Tout commence par la théorie. Chris
me montre des livres, des documentaires, des pages Instagram. Ses yeux s’illuminent à l’évocation de certains noms ou
référence. Je découvre le travail de Magnus Nilson, grand chef cuisinier
suédois. Je scrute les photographies d’Instagramer
célèbres, je parcoure les pages d’ouvrages
portant sur la cuisine au feu de bois ou les conserves à faire chez soi.
Je passe ensuite à la pratique en revisitant le lodge. La bâtisse est en bois,
chauffé au feu de cheminée. Les pièces sont grandes, lumineuses, avec de beaux
rideaux aux fenêtres et de larges miroirs aux murs. Les meubles sont sobres,
probablement chinés dans les vide-grenier alentours. Il y a beaucoup de bougies
et une odeur d’encens plane, achevant de rendre l’espace chaleureux et
accueillant. L’endroit allie une image
de simplicité traditionnelle avec tout le confort moderne. C’était l’habitat
idéal pour randonneurs citadins, un lieu parfait pour un shooting photographique
de vêtements outdoor. Ca donne envie
de porter un pull en laine à motif
étoile en visionnant les images Gopro de sa sortie ski.
Chris m’explique l’importance
décisive de la première impression visuelle pour le client. C’est pour cela qu’il ne faut pas lésiner sur
le pliage de serviette de bains, l’alignement des couettes et la lutte contre
les froissures de lit. Certains détails du lodge le désespèrent et brisent
cette ambiance si bien construite : les fils électriques apparents, les
chauffages d’appoints, les stores gris,… J’acquiesce poliment et déplore avec
lui ce raté de finitions.
En véritable accompagnateur
naturaliste, il m’apprend aussi à observer chaque pièce pour déceler les replis
microbiens. Chaque meuble, chaque tête de lit est déplacée pour faire
apparaître les accumulations de mousses et de poussières. Il me révèle les
endroits propices à leur développement et mes cueillettes s’améliorent à la
vitesse de mon apprentissage. Je traque aussi les mouches, les araignées, dans
les encadrements, les fonds des placards, les dessus d’étagère. J’apprends à
m’accroupir pour faire apparaître les laissées sur les tuyauteries et faïences.
Je vois les déchets de chaque chambre et devine les régimes alimentaires, les
rituels d’hygiène. J’observe les
empreintes et les traces sur les murs, les surfaces. J’émets parfois des
hypothèses sur les mœurs des occupants.
Je découvre enfin l’art d’être
présente tout en étant invisible pour nos hôtes. Avec son professionnalisme
habituel, Wannes m’enseigne la technique du serpent. Nous sommes un serpent, il
est la tête, je suis son corps. Le corps doit suivre la tête pour se faufiler
et ne pas perturber les occupants. Lorsqu’il pose les assiettes, je pose les
assiettes. Lorsqu’il ramasse les assiettes,
je fais de même. J’apprends les codes. Je suis un serpent.
Prenant confiance, par une belle
journée ensoleillée, je décide de refaire quelques clichés du lodge. Pour
Chris, chacun doit, selon ses compétences, apporter une pierre à l’édifice
pendant son séjour. Etant peu qualifiée en élagage ou en maçonnerie, j’avais
opté pour la photographie. Mon projet était de réaliser des visuels des chambres. Ca lui avait plu.
Je rentre dans chaque chambre et
j’arrange les draps, les coussins, les oreillers, les cadres, les lampes. Je
trouve les angles et points de vue pour éviter les fils apparents, les bouches
d’aérations, les radiateurs. Je cherche le rayon de soleil, le plan qui mettra
en valeur la profondeur de la pièce. Je retravaille mes images sur ordinateur,
j’améliore les contrastes, les couleurs. J’envoie le tout à Chris. Je lui
demande son avis. Il me répond oui sans
conviction. Peut-être que je devrais revoir la lumière des mes clichés ou alors
mettre un filtre. Oui c’est ça, je
devrais mettre un filtre.
J’abdique.
Je comprends pourquoi je
ne verrai jamais le bouquetin sur l’image. Je peux apprendre à être plus exigeante. C'est plus difficile d'être formée à la mauvaise foi.




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