Typose et les communeux, épisode 5

Résumé des épisodes précédents : on s’est perdus dans les égouts. Pierre est en 1939, moi en 1870. Mais toujours à Paris. 

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L’air empesté semblait taillé tout entier dans un drap épais et noir. Parfois, à intervalles irréguliers, un mince rai de lumière blafarde tombait d’une ouverture, très haut, et donnait à l’eau trouble des lueurs inquiétantes. Les galeries étaient remplies du bruit parfois ténu, parfois violent de ces ruisseaux souterrains qui se déversaient les uns dans les autres jusqu’à former des rivières, des fleuves, infranchissables et monstrueux, lesquels charriaient vers une mer lointaine le limon empuanti des villes, les rebuts, les miasmes, les promesses d’épidémies.

Près d’une cascade, une famille de ragondins s’ébrouait, gras et prospères comme des bourgeois. Le père lissait ses belles moustaches d’un air satisfait tandis que sa conjointe, indolente et molle, surveillait d’un œil distrait les gais plongeons de sa progéniture. Mais voilà que soudain cette gentille placidité est mise en émoi : les petits rats, d’un bond, rallient le rebord ; la mère attrape le plus petit dans sa gueule et, les autres sur ses talons, elle file ; le père ferme la marche de cette retraite éperdue, accompagnant la débandade de grands cris dont on ne sait trop s’ils doivent galvaniser ses troupes dans ce combat pour la vie ou seulement leur redire le danger qui les guette. Ils fuient.

C’est qu’un monstre marin a fait trembler l’égout. L’onde, un instant plus tôt encore paisible et lente, s’est ridée mille fois, comme avant une pente ; et le dieu souterrain, s’extirpant du ragoût qui lui tient lieu de bain, s’ébroue. Sa peau luisante, fierté de ses pareils dans les plaines d’Afrique, n’est qu’un sombre miroir en ces eaux d’alambic. Et pourtant, croirait-on, elles sont bienfaisantes : l’animal est joyeux, guilleret même, et rose. Et voilà que son maître arrive et crie : « Typose ! »

Camille (car c’était lui) fut bien soulagé de retrouver sa bête ; c’est qu’on n’y voyait goutte, malgré la torche qui jetait tout autour ses lueurs où se découpaient des ombres immenses. Son visage chafouin était dissimulé derrière un masque en tissu qu’il avait confectionné lui-même, à la lueur de sa bougie, en suivant un patron trouvé dans un magazine pour dames : ses précédentes visites à l’hippopotame lui avaient fait comprendre qu’il ferait mieux de se protéger contre les exhalaisons nauséabondes des dessous de Paris. Au fond, il avait pris quelque plaisir à fabriquer son voile : il était habile pour les travaux d’aiguilles et, sous ses dehors mal fagotés, il n’était pas insensible à sa mise. Il avait choisi avec soin le bout de rideau dans lequel il découperait son vêtement, et n’avait pas résisté à la tentation d’y adjoindre aussi les deux glands qui ornaient la vieille tenture, pour égayer un peu son équipement. Et puis, avec le tissu qui restait, il avait cousu un deuxième masque pour Jules : celui-là était sans glands, pour punir un peu son ami de son manque d’enthousiasme face au projet Typose. « Mais c’est notre projet !! », avait crié Camille, tout prêt à conquérir la République nouvelle en réhabilitant les paroles de Guizot habillées pour l’heure un vernis démocrate : « Qu’on s’enrichisse, Jules ! Nous, les ceusses qu’avons rien, qui crevons la faim dans des mansardes : c’est ça, la révolution ! » Jules avait levé les yeux au ciel, mais, piqué par la curiosité (il n’avait jamais vu d’hippopotame), il ne s’était pas fait prié pour descendre avec Camille rendre visite à la bestiole. Et pour dire le vrai, maintenant qu’il était face à cette espèce de gros cochon marronâtre à grandes dents d’ivoire, il n’en menait pas large.

Camille, lui, tapotait aimablement le museau de Typose avec la familiarité d’un maître. « Regarde un peu l’herbe grasse qu’on t’a apportée, mon coco », faisait-il d’un ton suave et, donnant un coup de coude à Jules pour le faire sortir de sa stupeur, il l’invita d’un geste à entamer le fourrage. Bientôt, les deux amis jetaient à pleines poignées un foin nourrissant que l’animal joueur attrapait en sautant.

Soudain, ils se figèrent. D’une galerie attenante leur parvenaient des bruits. C’étaient... oui : des éclats de voix.

à suivre...




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