Typose et les communeux, épisode 4 (par Pierre)

Résumé des épisodes précédents: j'ai cru que Pierre faisait esprès un anachronisme en disant que Camille était dactylo en 1870. Il a cru que j'étais teubé. J'ai dit qu'il avait qu'à se débrouiller parce que l'épisode 3 était déjà en ligne et que c'était les aléas du direct. D'ailleurs, les égouts permettent peut-être de voyager dans le temps. Combien d'années peut vivre un hippopotame?

Le début est ici, ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre.

- Camille. Hou hou, Camille !

En un sursaut, la jeune femme ouvrit tout grand les yeux. Elle était couverte de sueur. Louise, allongée tout près d’elle, cessa d’agiter son épaule et laissa courir sa main contre son flanc. Quelques secondes et, hop, la fesse droite de Camille, cette fesse si gentiment rebondie, s’était nichée dans le creux de sa paume.

Le soleil, déjà haut, caressait leurs chemises de percale. On était au début de septembre.

- Oh, Louise, toujours le même cauchemar qui revient. Même que cette fois t’étais partie à Senlis, chez tes vioques…

Pourquoi donc, si souvent, ses songes l’emportaient-elles en soixante-dix, au temps des crinolines, des boutons de guêtre et des moustaches cirées ? L’histoire de France l’avait toujours laissée de marbre ; les Bonaparte, c’étaient de vieux tableaux, mais Napoléon III – « Trois », disait simplement son grand-père en esquissant une moue de dégoût – c’était quand même autre chose que Daladier. Elle ne pouvait plus le voir en peinture celui-là, avec ses airs de chien battu et ses petits mouvements de menton.

- T’as de ces châsses, mon chou, à se taper le derrière dans du verre pilé.

C’est vrai qu’elle avait de beaux yeux, Camille ; vert profond, avec un anneau brun autour de la pupille.

Louise se coula tout contre elle et posa sur ses lèvres un baiser ; féline, mutine et câline, elle plaqua son oreille contre son nombril.

- Glou glou glou… Mais tu meurs de faim !

Louise bondit hors du lit, direction le garde-manger. Vrai, cette grande fille tout en nerfs, elle était montée sur ressorts. Et comme, dans leur soupente, tout était à portée de main, elle revint en cinq sec avec, sur un plateau de pitchpin, une grande tasse de café et son escorte de tartines.

- La marmelade, c’est pour les poules et les Angliches ; la rillette, ça c’est du vrai manger, et la rillette de Tours, s’il vous plaît, madame : la seule, l’unique !

Sur ce sujet comme sur tant d’autres, les deux amies tombaient d’accord. Et il faut dire que, d’une enfance passée dans le Nord, Camille avait gardé des habitudes rustiques, dont Louise s’amusait d’autant plus qu’elles tranchaient violemment avec sa frêle silhouette, ses gestes distingués et son teint de porcelaine.

Le père de Camille était charcutier tout près de la frontière belge, à Camphin, Camphin-en-Pévèle, hein, à ne pas confondre avec Camphin-en-Carembault. Il avait connu celle qui devait devenir son épouse dans des circonstances que nous pourrions qualifier de singulières. On était en quinze, année sinistre, les obus pleuvaient sur le front, un peu sur l’arrière aussi d’ailleurs. Il y était, au front, le père de Camille. Et sa mère y était aussi, dans un BMC, parfaitement. Les jeunes gens s’étaient plu, mais plu à ce point qu’ils s’étaient jurés de se marier après la victoire. La faucheuse les avait épargnés, et ils avaient tenus parole.

Ainsi la grande Juliette était-elle devenue la belle charcutière de Camphin, et depuis lors, son homme suivait une idée fixe : avoir un fils et, un jour venant, lui céder son affaire. Manque de chance, le bon dieu n’envoyait que des filles. Camille, c’était l’aînée. Au fil des ans, la liste de ses cadettes s’était joliment allongée. Le petit frère était arrivé en queue de peloton – sixième place, pas de quoi pavaner – et aux dernières nouvelles la bidoche le dégoûtait plutôt ; ce qui lui plaisait, à lui, c’était de conduire des gros camions.

Le plus rageant dans cette histoire, c’est que Camille, elle, elle adorait ça, découper la viande et la faire cuire ; souvent elle mettait la main à la pâte ; elle faisait aussi les livraisons, sur son petit vélo, à travers la campagne flamande. Mais pas question de lui confier la maison, ni maintenant ni plus tard.

Après son certif, on l’avait donc envoyée à Gouvieux, dans l’Oise, chez une tante qui tenait une épicerie. Le crêpage de chignons n’avait pas traîné, et, un soir, sans tambour ni trompette, avec une petite valise simplement, Camille avait débarqué à Paris sans savoir où aller. Ses jambes l’avaient conduite à Montmartre, du côté du Lapin agile. De cette bicoque qui lui rappelait un peu Camphin, elle avait vu sortir une belle grande fille, cheveux courts et col d’astrakhan.

- Eh bien, bébé rose, à c’t’heure-là, tu devrais être au pageot…

La grande fille, c’était Louise.

Ce matin-là, comme tous les jours au presque en buvant son café, Camille se racontait leur première rencontre ; sur la TSF des voisins, on entendait la voix d’Yvonne Printemps.

à suivre...

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