Typose et les communeux, épisode 3
Résumé des épisodes précédents: Paris, 1870. Camille, un orphelin, se languit Porte de Clignancourt. Camille, une orpheline, vient de prendre son dernier moka avant la fermeture de tous les cafés.
Le début est ici, et ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre (parce que quand on s'emmerde, on range son blog).
Camille créchait rue du Repos, tout près du Père Lachaise. Elle partageait une piaule avec Louise, mais Louise était partie à Senlis, chez ses parents, que l’Empereur n’était pas encore à Sedan. Camille, elle, était restée ; elle était orpheline. Et peut-être parce qu’elle était pupille de la Nation, elle n’avait jamais pu s’empêcher d’avoir quelque sympathie à l’endroit de Bonaparte. Cette République, d’ailleurs, ne lui disait rien qui vaille : quel sens cela pouvait-il bien avoir, si c’était Thiers qui devait l’incarner ? Une République proclamée par des royalistes, c’était aussi absurde qu’une sécurité sociale portée aux nues par ceux qui auront passé des années à vouloir l’asphyxier. Camille se demandait parfois d’où lui venaient ces comparaisons ; la jeune fille était d’un naturel rêveur et, souvent, ses pensées l’emportaient loin, au milieu de concepts qui restaient à inventer.
Au fond, Camille ne s’intéressait guère à la politique. C’était Louise qui avait essayé de l’instruire sur ce chapitre (et, pour être honnête, sur quelques autres : Louise allait bien lui manquer). Mais Camille avait des rêves simples ; avoir un toit, de quoi se chauffer, manger à sa faim ; en deux mots s’en sortir. Le reste lui paraissait surnuméraire, le privilège de ceux qui, comme Louise, n’avaient pas fait Pigier en cours du soir, trimant la journée pour s’instruire deux heures par jour et tenter de s’élever sans rien demander à personne.
C’étaient des choses plus concrètes qui préoccupaient Camille tandis qu’elle cheminait sur le trottoir sale. Avec la fermeture du café Savin, et celle, s’il fallait en croire cette vieille carne de patronne, de tous les restaurants, troquets et assommoirs de la capitale, elle allait vite se retrouver à crier la faim. Sa chambrette avait bien un feu, mais on n’y était guère équipé pour cuisiner. Et puis, il paraissait que les vivres commençaient à manquer. Heureusement, elle avait un petit pécule et, certainement, on pourrait trouver quelques petites choses au marché noir. Mais combien de temps faudrait-il pour que fondent ses économies ? Elle était au chômage technique : son patron s’était exilé aussi et n’avait pas jugé utile d’emmener sa secrétaire avec lui : sa bourgeoise saurait bien lui écrire ses lettres, allez. Camille avait gentiment proposé de travailler par correspondance, mais on lui avait opposé des limitations techniques et une fin de non-recevoir. Il suffirait pourtant d’inventer un moyen, songeait Camille, par exemple on pourrait enregistrer des voix sur rouleau de cire et ensuite se les envoyer par la poste ; comme ça elle n’aurait eu qu’à taper sous la dictée, comme d’habitude. Mais on n’écoutait jamais Camille ; on lui disait qu’elle avait trop d’imagination, qu’elle manquait de sens pratique. Et elle rongeait son frein, persuadée, en son for intérieur, que l’avenir adouberait ses rêveries.
Elle monta d’un pas lourd jusqu’au sixième étage et se jeta sur le lit de Louise. Les draps étaient encore pleins de son odeur. Camille avait l’estomac plein, et le froid ne la tourmentait pas : tout allait bien. Mais pour combien de temps ? Devrait-elle bientôt descendre aux égouts y chercher de gros rats pour en faire un ragoût ? Elle s’endormit rêvant de stalagmites et puis d’hippopotames.
à suivre...
Le début est ici, et ensuite on clique sur "à suivre" pour sauter d'un épisode à l'autre (parce que quand on s'emmerde, on range son blog).
Camille créchait rue du Repos, tout près du Père Lachaise. Elle partageait une piaule avec Louise, mais Louise était partie à Senlis, chez ses parents, que l’Empereur n’était pas encore à Sedan. Camille, elle, était restée ; elle était orpheline. Et peut-être parce qu’elle était pupille de la Nation, elle n’avait jamais pu s’empêcher d’avoir quelque sympathie à l’endroit de Bonaparte. Cette République, d’ailleurs, ne lui disait rien qui vaille : quel sens cela pouvait-il bien avoir, si c’était Thiers qui devait l’incarner ? Une République proclamée par des royalistes, c’était aussi absurde qu’une sécurité sociale portée aux nues par ceux qui auront passé des années à vouloir l’asphyxier. Camille se demandait parfois d’où lui venaient ces comparaisons ; la jeune fille était d’un naturel rêveur et, souvent, ses pensées l’emportaient loin, au milieu de concepts qui restaient à inventer.
Au fond, Camille ne s’intéressait guère à la politique. C’était Louise qui avait essayé de l’instruire sur ce chapitre (et, pour être honnête, sur quelques autres : Louise allait bien lui manquer). Mais Camille avait des rêves simples ; avoir un toit, de quoi se chauffer, manger à sa faim ; en deux mots s’en sortir. Le reste lui paraissait surnuméraire, le privilège de ceux qui, comme Louise, n’avaient pas fait Pigier en cours du soir, trimant la journée pour s’instruire deux heures par jour et tenter de s’élever sans rien demander à personne.
C’étaient des choses plus concrètes qui préoccupaient Camille tandis qu’elle cheminait sur le trottoir sale. Avec la fermeture du café Savin, et celle, s’il fallait en croire cette vieille carne de patronne, de tous les restaurants, troquets et assommoirs de la capitale, elle allait vite se retrouver à crier la faim. Sa chambrette avait bien un feu, mais on n’y était guère équipé pour cuisiner. Et puis, il paraissait que les vivres commençaient à manquer. Heureusement, elle avait un petit pécule et, certainement, on pourrait trouver quelques petites choses au marché noir. Mais combien de temps faudrait-il pour que fondent ses économies ? Elle était au chômage technique : son patron s’était exilé aussi et n’avait pas jugé utile d’emmener sa secrétaire avec lui : sa bourgeoise saurait bien lui écrire ses lettres, allez. Camille avait gentiment proposé de travailler par correspondance, mais on lui avait opposé des limitations techniques et une fin de non-recevoir. Il suffirait pourtant d’inventer un moyen, songeait Camille, par exemple on pourrait enregistrer des voix sur rouleau de cire et ensuite se les envoyer par la poste ; comme ça elle n’aurait eu qu’à taper sous la dictée, comme d’habitude. Mais on n’écoutait jamais Camille ; on lui disait qu’elle avait trop d’imagination, qu’elle manquait de sens pratique. Et elle rongeait son frein, persuadée, en son for intérieur, que l’avenir adouberait ses rêveries.
Elle monta d’un pas lourd jusqu’au sixième étage et se jeta sur le lit de Louise. Les draps étaient encore pleins de son odeur. Camille avait l’estomac plein, et le froid ne la tourmentait pas : tout allait bien. Mais pour combien de temps ? Devrait-elle bientôt descendre aux égouts y chercher de gros rats pour en faire un ragoût ? Elle s’endormit rêvant de stalagmites et puis d’hippopotames.
à suivre...
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