Typose et les communeux, épisode 2 (par Pierre)

Je poste à sa place en attendant qu'il veuille bien apprendre, mais cet épisode est bien écrit par Pierre, qui l'a posté en commentaire sous le premier!

Camille n’avait pas pris la chose au sérieux, mais alors pas du tout. Enfin, jusqu’au vendredi soir, lorsque la mère Savin avait jappé en lui servant sa part de moka :

- Tu vides l’assiette rapido et tu décanilles, on ferme.

- On ferme ?

- Affirmatif.

- Et mon caoua ?

- On ferme, j’te dis ; ordre d’la préfectance, voire même du minisse. Du sérieux, quoi.

Son dessert favori soudain n’avait plus de goût. C’était gras, c’était lourd et c’était pâteux, mais c’était payé. Pas question d’en laisser une miette à la Savin : cette vieille bougresse, jamais un mot gentil, jamais une attention, et pourtant, c’est chez elle que, depuis bientôt deux ans, Camille prenait ce vilain repas du soir que l’on ne pouvait pas décemment appeler dîner. Quelquefois – oh, pas souvent –, la patronne lui posait bien une ou deux questions, mais c’était surtout pour la faire enrager. Camille était dactylo et Madame Savin, Eugénie de son nom de baptême, mettait un point d’honneur à ne pas s’en souvenir. Camille était dactylo et Génie, qui était un peu dyslexique sur les bords, forçait son talent aux dépens de la jeune fille :

- Qu’est-ce que c’est donc qu’un boulot comme ça, dalycto, je vous le demande…

Camille fronçait ses gentils sourcils, hasardait, d’une voix tremblante, quelques mots de protestation :

- Je sors quand même de chez Pigier.

Ce vendredi soir sa voix tremblait aussi, et tout son petit corps avec elle. Le moka disparu, elle s’essuya les commissures, posa sa serviette sur la table, souleva délicatement sa chaise pour ne pas faire grincer le carrelage, caressa machinalement sa jupe pour en chasser quelques miettes improbables, décrocha son parapluie de la patère et, se dirigeant vers la porte, contempla furtivement le décor, lamentable, du café Savin.

D’un petit mouvement sec, la patronne avait tiré le verrou derrière elle, et Camille s'était enfoncée dans la nuit.

à suivre...

Comments

  1. Ah ouais, vous faites dans le gender-fluid !

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  2. ça m'a confusée aussi, j'ai même grondé Pierre en croyant qu'il m'avait mal lue mais c'était bien mal le connaître. Je crois que ce sont deux personnages différents. La troisième livraison arrive!

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