Réconfort en séries

Le jeu a beaucoup circulé ces dernières semaines sur les réseaux sociaux : "Dans quelle série aimeriez-vous être confiné ?" Aucune, en ce qui me concerne. Le confinement dans la réalité, j'en fais l'expérience comme tout le monde et je préfèrerais, si possible, m'en passer. Alors être confinée dans ce qui constitue mon échappatoire du train-train quotidien et de l'actualité démoralisante : non merci !, comme l'aurait dit ce très cher Cyrano de Bergerac.

Et pourtant il me faut bien l'admettre, je suis bel et bien confinée dans des séries. Des séries que j'ai déjà vues et revues, des séries si familières que j'en connais toutes les intrigues, tous les rebondissements, toutes les blagues, et (pour certaines) toutes les répliques. Des séries que je peux regarder dans le désordre sans me sentir déboussolée, dont le top 10 de mes épisodes préférés varie fréquemment selon mes humeurs. Des séries que je regardais d'ordinaire pour adoucir une mauvaise journée, un gros coup de blues, ou une mélancolie trop tenace.

Or, depuis maintenant trois semaines, ces séries sont devenues mon point d'ancrage. Renversement étrange et combien inquiétant que de voir ces mondes fictifs devenir plus normaux et plausibles que la réalité elle-même ! Les tracas y sont ceux de tous les jours, les amis discutent autour d'un café ou d'une bière, les familles se retrouvent pour les grandes occasions. On se parle et on s'embrasse comme si de rien n'était. C'est l'Upside-down de Stranger Things, ici inversé. La série fantastique des frères Duffer, qui nous entraîne dans un monde parallèle angoissant, s'est soudainement matérialisée. Nous sommes désormais bien prisonniers, à la merci d'un monstre parasite et dévastateur.

C'est donc en cherchant l'autre monde parallèle, celui de l'Upside, que je me réconforte, retrouvant dans mes séries favorites une familiarité rassurante, une insouciance et un humour bienvenus.



Comme pour de nombreuses personnes de ma génération, Friends demeure la sitcom de référence. De par sa longévité (10 saisons) et son succès bien sûr, mais surtout grâce à la constance de sa qualité d'écriture, quasi-irréprochable. A partir de la saison 7, malgré l'apparition de quelques ratés (seule la tentative de liaison entre Joey et Rachel me reste à ce jour en travers de la gorge), c'est l'affection qui l'emporte. Leur amitié transcende la diégèse et devient celle du spectateur et des six personnages dont les failles, les manies et le charme achèvent d'en faire des êtres familiers. Les épisodes abordent 1001 sujets de la vie quotidienne, tant et bien qu'il est devenu de coutume de constater, face aux aléas de la vie réelle, que tout, oui, vraiment tout est dans Friends.

Il y a les archétypes - Monica la maniaque, Ross l'intellectuel dépressif, Joey le dragueur, Chandler le blagueur sarcastique, Rachel la matérialiste, et Phoebe la bizarroïde - qui permettent à tous une juste mesure d'identification et de distanciation. Et puis le talent fabuleux des acteurs - on ne le dira jamais assez -  qui ont transformé l'étincelle en feu d'artifice. Au fil des saisons, il y a aussi les nombreuses guest stars, aux rôles plus ou moins savoureux. Si l'on se serait bien passé des apparitions d'Elle MacPherson ou de Selma Blair, l'on n'oubliera pas celles de la "love machine" Bruce Willis, d'Isabella Rossellini, Julia Roberts, George Clooney et Noah Wyle, de Brad Pitt ("YAMS!!!"), de Ben Stiller, Hugh Laurie ou Alec Baldwin, de Hank Azaria, Bob Balaban, Michael Vartan, Charlton Heston, ou Chris Isaak. La liste est longue, j'en oublie sûrement. On décernera tout de même une mention spéciale à Reese Witherspoon, irrésistible dans le rôle de l'une des soeurs de Rachel.

"Love machine"

J'ai coutume d'affirmer avoir vu chaque épisode au moins une cinquantaine de fois. Je ne crois pas mentir et je pense ce quota bien dépassé depuis quelques semaines. Alors, si je devais me retrouver confinée dans une série, ce serait probablement dans la saison 4 ou bien la 5 - le pic, le cap, que dis-je le cap, la péninsule ! -, qui sont des perfections de comédie (la romance cachée de Chandler et Monica, le sandwich de Ross, et le meilleur épisode de la série, celui de l'échange d'appartements, S.4 ep. 12). 

En bonus pour les addicts de l'actualité, vous y retrouvez des blagues sur Ebola (S.2 ep. 5), Donald Trump (S.5, ep. 5), le non respect de certaines mesures barrières pour éviter la varicelle (S.2, ep. 23), et un épisode spécial "lockdown" et confinement (S.1, ep. 7).

"Stuck in an ATM vestibule"

Pour ceux qui sont confinés seuls et en manque de réunions familiales, vous trouverez sans doute beaucoup de plaisir à vous plonger dans Parenthood de Jason Katims. Le créateur de l'excellent Friday Night Lights y réussit dans les 4 premières saisons le portrait fort sympathique d'une famille élargie. On y suit les aventures de chaque membre de la famille Braverman qui, en bons américains, ont le sens des valeurs. Il y a les grands-parents, Zeek et Camille; le fils aîné Adam heureux dans son mariage avec sa femme et leurs deux enfants; Sarah, la fille prodigue qui revient avec ses deux adolescents après un mariage raté; Julia, brillante avocate dont le mari reste à la maison pour s'occuper de leur petite fille; et le petit dernier Crosby qui, bien qu'adulte, a du mal à endosser ses responsabilités.



En conférant à Zeek, le patriarche, les caractéristiques typiques de la virilité à l'américaine (le macho vétéran du Vietnam qui entend mettre son grain de sel dans toutes les décisions de ses enfants), Katims s'emploie à aborder tous les sujets de la vie familiale pour y apporter des subtilités et des réflexions peu habituelles dans les séries grand public. Aucun personnage (mis à part ledit patriarche) n'est caricatural ou manichéen. Il y a les affinités fraternelles, la cohésion familiale, mais aussi les brouilles, les querelles, et jalousies. On y parle des tourments adolescents, des difficultés du handicap, de l'adultère et de la maladie.  Katims réfléchit aux notions de père et de mère, de fraternité, de ce que signifie au juste être une famille, allant bien au-delà du discours traditionnel américain (et malheureusement également très français) des liens du sang. La famille s'y crée dans le sens qu'on lui donne et l'intérêt qu'on lui porte. Si les sujets abordés sont parfois sérieux, le ton reste gai, les dialogues malicieux. Le rire vient sans effort, les quelques larmes aussi. Le tout dans une atmosphère tragi-comique assez réaliste qui traduit à la fois la légèreté de la vie et ses heures plus difficiles.

En bonus, les mordus de Friday Night Lights y retrouveront quelques-uns de ses acteurs et notamment l'excellent Michael B. Jordan (le jeune Wallace de The Wire devenu célèbre depuis grâce à Creed et Black Panther) qui n'a rien perdu dans l'âge adulte de sa grâce enfantine.




Si le travail en open space vous manque trop, conseiller The Office me paraîtrait contre-productif (et plus adapté si vous n'aimez pas votre travail de bureau). Ma préférence se porte plutôt sur Brooklyn Nine-Nine, créé par le prolifique Mike Schur (scénariste justement de The Office) à qui l'on doit également Parks and Recreation et le plus inégal The Good Place. Brooklyn Nine-Nine fait partie de ces séries étonnantes qui ont la capacité de se surpasser au fil des années. Avec 7 saisons à son actif (une 8ème en route), on suit les savoureuses aventures de l'éternel adulescent et détective Jake Peralta dans un commissariat de Brooklyn. Humour absurde et répliques de génie. Qui connaît les prouesses passées d'Andy Samberg au Saturday Night Live ne sera guère surpris de découvrir ici l'ampleur de son talent comique.



Le reste du casting est impeccable, Andre Braugher (le Capitaine Ray Holt) et Chelsea Peretti (la secrétaire Gina Linetti) particulièrement irrésistibles. Certains personnages secondaires leur volent parfois la vedette, comme Craig Robinson dans le rôle du voleur de voitures Doug Judy ou bien Marc Evan Jackson dans celui de Kevin, le mari du Capitaine.

Pour les fans qui envisageraient un revisionnage, les saisons 5 et 6 sont un summum (et mon épisode favori, "Safe House", S.5, ep. 12).




Enfin, que vos années d'études vous manquent ou non, dépêchez-vous de regarder la cultissime série de Dan Harmon, Community. Laissez-vous porter par les premiers épisodes, agréables mais pas inoubliables, simple préambule à la folie inventive que deviendra la série dans ses saisons 2 et 3.

Truffée de références geek et cinéphiles, Community a rapidement trouvé son ton et son rythme grâce à ses nombreuses parodies de genres cinématographiques, de films, et autres séries télévisées. Parmi les meilleures, on peut citer la parodie des Affranchis de Scorsese et du Parrain de Coppola dans "Contemporary American Poultry" (S.1 Ep. 21), la parodie documentaire "Pillows and Blankets" (S.3 ep. 14), ou encore les parodies de Glee ("Regional Holiday Music", S. 3, ep. 10) et Law & Order ("Basic Lupine Urology", S. 3, ep. 17). Légendaires pour les fans de la série, les épisodes de Paintball sont particulièrement jubilatoires, notamment les épisodes 23 et 24 de la deuxième saison, qui parodient respectivement le western spaghetti et la saga Star Wars.

Une fois de plus, le casting de la série ajoute une saveur particulière à sa réussite. Joel McHale est parfait dans le rôle de l'avocat déchu Jeff Winger, sarcastique et narcissique maladif, qui doit reprendre ses études au Greendale Community College. Le groupe d'étude qu'il invente pour séduire la jolie Britta (Gillian Jacobs) fait preuve d'une diversité fort affichée, sujette à discussion dans les nombreux épisodes méta de la série. Si tous les acteurs sont excellents, c'est le quatuor composé par Alison Brie, Danny Pudi, Jim Rash et Donald Glover (aka Childish Gambino) qui apporte une touche supplémentaire de fantaisie et d'improvisations mythiques. L'amitié indéfectible qui se noue entre Troy et Abed, les personnages joués par Glover et Pudi, restera comme la plus belle "bromance" de l'histoire du petit écran.

"Troy & Abed in the morning (nights)"

Bonus : Vous n'y échapperez pas ! Community compte bien un épisode parodique de films de zombies (S.2 ep. 6).
Tip : Une fois n'est pas coutume, vous avez l'autorisation de zapper la saison 4, hautement dispensable, qui n'était plus sous la houlette du créateur, Dan Harmon ayant été viré par la chaîne pour des problèmes d'alcoolisme et de harcèlement sexuel. Si les saisons 5 et 6 en pâtirent par la suite (ainsi que des départs consécutifs de Donald Glover, Chevy Chase et Yvette Nicole Brown), les épisodes méritent néanmoins d'être vus car l'on y trouve des pépites, comme l'imitation drolatique de Nicolas Cage par Danny Pudi.



Comments

  1. Est-ce qu'on peut parler de l'évolution du personnage de Joey, de dragueur bg sympathique et même un peu timide à queutard franchement agaçant? Pour moi c'est le pire shift de la série (avec l'évolution physique de Chandler et son glissement vers le non-jeu).

    Et dans les guest-stars tu oublies le meilleur, Tom Selleck! <3 émoji aubergine.

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    1. Haha ! Je n'ai jamais été une grande fan de Tom Selleck même si je l'aime bien dans la série. Joey, je n'ai pas tout à fait le même sentiment que toi. Je trouve surtout que les personnages ont évolué à partir de la saison 6 vers des caricatures, et ce qui me gêne chez Joey c'est qu'il est de plus en plus considéré comme idiot alors que c'était beaucoup moins appuyé au début. Et Chandler c'est triste oui, mais je pardonne plus ses problèmes, quand même liés à la maladie, qu'aux dérives de chirurgie esthétique de Monica et Rachel...

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    2. Tu as raison, c'est surtout qu'il devient effectivement complètement stupide au fil des saisons. Le côté baiseur décérébré est venu avec.

      Je viens de revoir la scène où Ross a des tight leather pants, et m'aperçois que je ne connais plus l'intégrale par coeur. Il faudra qu'on s'en fasse des soirées pyjama dans le monde d'après.

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    3. Super idée ! Une raison de plus d'attendre avec impatience le monde d'après ;)

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