Typose et les communeux, épisode 1

On parlait depuis longtemps avec Pierre d'écrire un feuilleton à plusieurs mains, sur le mode de Fantômas dont les auteurs, Pierre Souvestre et Marcel Allain, écrivaient un chapitre à tour de rôle (je ne trouve pas la confirmation dans Wikipedia mais c'est Pierre qui me l'a dit; on vérifiera dans le monde d'après). Voilà le premier épisode; c'est Pierre qui prendra la suite. 
 

Camille essaya une dernière fois d’ouvrir son parapluie ; une baleine, déjà tordue, céda ; le vent retourna la toile. L’objet finit dans le ruisseau et le jeune homme, levant un nez chagrin vers le ciel bas et lourd qui faisait un peu, vous voyez, comme un couvercle, remonta tant qu’il pu le col de sa gabardine pour se protéger du méchant crachin et s’arracha au maigre abri de la porte cochère. La nuit allait tomber et il n’y avait plus personne pour allumer les becs de gaz : il était temps de rentrer chez soi. Les rues étaient désertes ; tous ceux qui l’avaient pu avaient quitté Paris avant la catastrophe. Les riches qu’avaient des campagnes, les ceusses qu’avaient une famille en province, ou au moins une vieille nourrice à visiter, songeait Camille, avaient pris la poudre d’escampette ; et c’était l’aigreur qui étreignait l’orphelin bien plus que la mélancolie ou l’angoisse de la solitude. Foutre, il ne restait plus que les vrais Parisiens, ceux qui n’avaient pas résidence d’été et pas de quoi payer le fiacre. Ah, le fiacre... Plus la peine d’espérer en attraper un maintenant. Mais lui, il n’avait jamais été trop client. Son rêve, dans le monde d’avant, c’était chauffeur de fiacre. L’indépendance. Il aurait travaillé jour et nuit, pris toutes les courses, baissé ses prix, supporté les crachats des chauffeurs des compagnies de fiacre qui auraient trouvé qu’il cassait le métier, et il aurait pu enfin mettre un peu de côté, quitter sa mansarde, aller à la mer en chemin de fer, s’acheter une petite maison pour ses vieux jours avec un pommier et puis quelques poules et se mettre en ménage avec une authentique demi-vierge. Jules avait beau lui dire que c’était de l’exploitation, qu’il ferait mieux de se coopérer avec les autres fiacres et puis de se battre pour faire advenir un monde où personne serait le chauffeur de personne, au moins comme ça il aurait eu la propriété de son outil de travail et c’était déjà quelque chose. Jules était circonspect ; les chauffeurs de fiacre indépendants, qui dépendaient des clients qui les sifflent et qui s’endettaient pour s’acheter les bêtes, ça avait du mal à rentrer tout à fait dans sa théorie. De toute façon, pour ce soir, c’était fichu : on avait déjà mangé tous les chevaux. Il n’y avait plus qu’à user ses semelles, du cimetière de Montmartre à la porte de Clignancourt, en espérant que le cuir tienne ce que le siège tiendrait.

Au moins, dans sa mansarde de la porte de Cligne, il serait tranquille : personne viendrait lui réclamer son terme, puisque le propriétaire avait été dans les premiers à partir. En montgolfière, il paraissait, mais ça, c’était peut-être encore une blague de Jules. On n’était jamais trop sûr, avec son air pince-sans-rire ; il y avait de l’ironie de lettré que Camille comprenait ne pas comprendre toujours. Au moins, le voisin d’en-dessous était encore là ; y’avait plus à espérer qu’il chaufferait chez lui, ça l’aiderait un peu à tenir le coup. En fait, ç’aurait été le moment idéal pour se mettre à la colle. Mais Lady Jane s’était émigrée bien vite avec ses darons : les bourgeois d’aujourd’hui valaient les aristos de quatre-vingt-neuf (ça, c’était encore une phrase de Jules mais pour le coup, il était bien d’accord). Et puis toutes les grisettes semblaient s’être envolées et de toute façon, les théâtres avaient fermé : c’était vraiment pas le contexte pour attraper de la zouz. Il restait les copines au Julot, toutes des binoclardes en mode institutrice ; des intouchables qui le prenaient de haut. À lui expliquer que c’était le moment de se mettre à lire. Camille savait pas lire.

Il dévalait la butte, suivant les petits ruisseaux. L’herbe qu’il avait ramassée au cimetière lui tenait chaud contre sa poitrine. Il avait pris tout ce qu’il avait trouvé, le gazon sec, même les vieilles fleurs. Qu’est-ce que ça pouvait bien manger, cette bête-là ? Le type du jardin des Plantes n’avait pas vraiment eu le temps de lui expliquer. Il lui avait juste dit qu’elle s’appelait Typose, que c’était un garçon et qu’il était le dernier survivant de sa famille : on avait mangé ses parents en même temps que l’éléphant, la girafe, le lion. Au moins, celui-là, on pouvait espérer l’engraisser et nourrir un bout de la ville avec : Camille comptait bien faire fortune. Tout à ses pensées de pot au lait, veau, vache, cochon, couvée, voilà qu’il arrivait en bas du boulevard. La nuit était tombée ; c’était ce qu’il lui fallait. Il vérifia que personne ne regardait, et souleva la plaque d’égout. Puis, d’un pas leste, il descendit. Un drôle de nom, Typose, pour un hippopotame.

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  1. Épisode 2

    Camille n’avait pas pris la chose au sérieux, mais alors pas du tout. Enfin, jusqu’au vendredi soir, lorsque la mère Savin avait jappé en lui servant sa part de moka :
    - Tu vides l’assiette rapido et tu décanilles, on ferme.
    - On ferme ?
    - Affirmatif.
    - Et mon caoua ?
    - On ferme, j’te dis ; ordre d’la préfectance, voire même du minisse. Du sérieux, quoi.
    Son dessert favori soudain n’avait plus de goût. C’était gras, c’était lourd et c’était pâteux, mais c’était payé. Pas question d’en laisser une miette à la Savin : cette vieille bougresse, jamais un mot gentil, jamais une attention, et pourtant, c’est chez elle que, depuis bientôt deux ans, Camille prenait ce vilain repas du soir que l’on ne pouvait pas décemment appeler dîner. Quelquefois – oh, pas souvent –, la patronne lui posait bien une ou deux questions, mais c’était surtout pour la faire enrager. Camille était dactylo et Madame Savin, Eugénie de son nom de baptême, mettait un point d’honneur à ne pas s’en souvenir. Camille était dactylo et Génie, qui était un peu dyslexique sur les bords, forçait son talent aux dépens de la jeune fille :
    - Qu’est-ce que c’est donc qu’un boulot comme ça, dalycto, je vous le demande…
    Camille fronçait ses gentils sourcils, hasardait, d’une voix tremblante, quelques mots de protestation :
    - Je sors quand même de chez Pigier.
    Ce vendredi soir sa voix tremblait aussi, et tout son petit corps avec elle. Le moka disparu, elle s’essuya les commissures, posa sa serviette sur la table, souleva délicatement sa chaise pour ne pas faire grincer le carrelage, caressa machinalement sa jupe pour en chasser quelques miettes improbables, décrocha son parapluie de la patère et, se dirigeant vers la porte, contempla furtivement le décor, lamentable, du café Savin.
    D’un petit mouvement sec, la patronne tira le verrou derrière elle, et Camille s'était enfoncée dans la nuit.

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