Mon dernier souvenir est un souvenir de banlieue
Il y a trois ans, entre les deux tours de l’élection présidentielle, je suis partie marcher le long du tracé de la future ligne 15 du Grand Paris Express. Cela m’a pris une semaine.
La ligne 15 est le futur métro circulaire qui doit relier entre elles les banlieues proches. Au printemps 2017, les travaux ont déjà commencé mais très peu de choses se voient en surface. Souvent, je prends le chemin des écoliers ; souvent aussi, je me perds ; ou bien je suis bloquée par des obstacles naturels, fleuves, autoroutes, dont le contournement m’égare. Il m’est arrivé, une seule fois je crois, de prendre un bus le long du parcours. Pour le reste, j’y ai laissé une paire de pompes, des baskets rouges irisées que j’aimais beaucoup.
J’ai peu de souvenirs de ma vie d’il y a trois ans. Quelques mois auparavant, j’avais été un peu malade ; il m'en restait encore une grande fatigue physique et, dès que mon travail m’en laissait la liberté, je passais mon temps à dormir, neuf ou dix heures par jour, et à lire. Je n’étais pas malheureuse. J’étais même assez contente. Je vivais alors seule dans un petit studio de la porte Montmartre, dans le XVIIIe arrondissement. Il n’y avait qu’une seule fenêtre qui donnait sur une cour étroite. Souvent, je laissais les volets fermés.
Peu avant mon départ, j’ai relu le livre de François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express, dont il sera un peu question. J’y vois aujourd’hui la preuve, alors que je ne me souviens pas de grand-chose, que cette idée de randonnée avait mûrit quelque temps avant d’être mise en acte, et que j’avais eu l’ambition de lui donner un sens, une direction. Pourtant, j’étais incapable d’expliquer à ceux qui, par curiosité bienveillante, me posaient la question, les raisons de mon petit périple. Il me reste l’impression d’un départ brutal, relativement impréparé. De ce fait, mon trajet ne pouvait pas souffrir de règles trop strictes. J’ai pu, surtout dans la moitié est du parcours, être hébergée chez des amis ; mais je suis plusieurs fois rentrée dormir chez moi. Dans ce cas, je voyageais en métro ou en RER le matin pour reprendre de là où je m’étais arrêtée la veille.
Pendant mon voyage, j’ai pris des notes manuscrites. Quelques semaines plus tard, je les ai tapées et retravaillées, augmentées, et ensuite, vraisemblablement, je n’ai pas eu envie d’en faire quoi que ce soit. J’ai continué à dormir et à lire. Un peu plus tard, je suis repartie beaucoup plus loin, avec beaucoup plus de violence et tout autant d’impréparation. J’ai quitté le studio de la porte Montmartre. Là aussi, j’étais incapable d’expliquer pourquoi je partais, ni quels étaient mes projets à moyen terme. Puis j’ai dû rentrer brusquement, il n’y a pas très longtemps. Peut-être ce qui, en ce temps de confinement, m’a donné envie de retrouver mes notes, c’est la réminiscence de ce sentiment physique d’impatience qui m'avait animé alors. J’avais eu envie de marcher.
Au moment de rouvrir le fichier, j’étais persuadée qu’il s’agissait d’une simple version dactylographiée de mes notes manuscrites, un peu mises en forme au tout début avec quelques illustrations, puis laissées en plan. J’ai découvert avec surprise que c’était un texte fini. J’ai corrigé quelques coquilles et problèmes de style, fait ici et là quelques ajouts, quelques retraits ; j’ai mis plus d’images. Voilà.
Bagneux traîne cette réputation de banlieue triste. Il y a environ deux tiers de logements sociaux. Le PCF a la majorité au conseil municipal depuis 1935, avec une parenthèse sous Vichy ; le maire déchu en 1940, Albert Petit, a retrouvé son siège à la Libération, pour près de vingt années supplémentaires. Aux dernières élections, le communisme municipal de la ceinture parisienne a commencé à perdre du terrain. C’est la fin d’une époque, ou la fin d’un anachronisme.
Il y a la chanson de Renaud sur la banlieue rouge :
Le nom de la ville évoque aussi le bagne ; en fait, il vient de « bains » et les habitants s’appellent les Balnéolais. En l’entendant on pense aussi au « gang des barbares » d’il y a quelques années, qui avait torturé à mort un jeune vendeur de téléphones portables parce qu’il était juif. L’histoire a eu des prolongements romanesques : la jeune iranienne alors mineure qui avait servi « d’appât » dans l’affaire a ému le directeur de la prison pour femmes de Versailles ; il y a eu de l’amour derrière les barreaux, si l’on veut bien y croire. La jeune femme a été transférée à Fresnes, pas si loin de Bagneux, où autrefois les femmes ne voulaient plus accoucher, de peur que la mention « né à Fresnes » ne demeure comme un stigmate.
Il aurait peut-être fallu plutôt se perdre dans les petites rues pour s’arracher à ce sentiment de béton, ou emprunter la coulée verte qui passe par ici, moins jolie qu’à Sceaux ou qu’à Fontenay, mais qui file vers le Sud, le long des voies du TGV. Elle se confond par endroits avec la route du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Partout la ville est traversée par les travaux du Grand Paris, lignes 4 et 15. Ce sont les gares que l’on construit pour l’instant. Chacune a été confiée à un cabinet d’architecte différent. Les tunnels, en revanche, ne sont pas encore creusés. Des panneaux dans le parc Robespierre annoncent le déboisement. Le parc est vide ; du côté des jeux pour enfants, seulement quelques hommes, jeunes. Sur le chantier on ne trouve personne, les machines sont à l’arrêt.
Il faut errer longtemps pour trouver un café. On croise un bâtiment pour congrès d’entreprises, quelques habitats pavillonnaires, parfois en brique ; et des barres. C’est finalement au coin d’une rue qu’on trouve l’AB bar, un lieu d’habitués où tous les regards quand j’entre se tournent vers moi. Souvent, lors de ce voyage, j’aurai l’impression dans ces endroits de ne pas être tout à fait à ma place. Au mur du café, il y a des tableaux. Je demande qui les a peints : c’est l’ancien patron. En voulant retrouver sa trace, plus tard, sur Internet, je découvre que l’AB Bar de Bagneux n’est répertorié nulle part. J’ai du mal à me souvenir vraiment des tableaux.
Une vieille à moustache vient prendre son café au comptoir ; tout le monde l’appelle Madame Nicolas. Ses cheveux teints laissent voir des centimètres de racines blanches. Un peu plus tard, dans la rue, alors que j’aurai repris mon trajet, on me fera sursauter tandis que je serai le nez dans mon plan de Paris & Banlieue. C’est la vieille Madame Nicolas, qui voulait me demander un euro.
Un mot sur le plan : c’est qu’il m’a fallu un plan en papier, parce que mon téléphone ne sert guère qu’à téléphoner. C’est peut-être dommage tant l’objet est indissociable de l’époque et que ma promenade ne se veut pas atemporelle. Mais c’est aussi la liberté de se perdre. Contrairement à ce que l’on pouvait craindre, on trouve encore, chez Gibert, des plans imprimés : Paris seul, Paris et petite couronne, et même toute l’Île-de-France, ville par ville. Les rayons de la librairie sont d’ailleurs révélateurs : il y a beaucoup de guides de Paris (les promenades insolites, les restos pas chers, les coins de nature, les jeux pour enfants), la plupart incluent aussi Versailles (un souvenir : c’est une ville où je suis allée une seule fois, assez récemment, et j’ai cru, en voyant l’hôtel de ville – qui est tout de même grand pour un hôtel de ville – que c’était le château) ; de banlieue, guère, sauf peut-être les bois et quelques vues classiques.
Bagneux, d’ailleurs, a un petit coin de Paris : c’est le cimetière juif. En fait, l’appellation est inexacte ; il y a de tout au cimetière parisien de Bagneux mais aussi, c’est vrai, plusieurs carrés israélites. Je me demande si j’y ai de la famille ; je n’ai plus personne à qui le demander. En tout cas il y a Alfred Jarry, Jules Laforgue, Marcel Mauss et Jean Paulhan. Oscar Wilde y a passé un peu de temps avant d’être transféré à Paris. Je n’y vais pas, finalement.
J’ai décidé d’aller dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est d’abord parce qu’à l’ouest je ne connais personne ; le voyage sera moins évident. Il faut donc descendre vers Arcueil-Cachan ; la nouvelle gare de la ligne 15 sera à l’endroit où se tenait le marché. Plus on s’en approche, plus les maisons sont jolies, riches mêmes. Les frontières sociales en banlieue sont souvent très visibles. Tout près de l’actuelle gare du RER B, on aperçoit derrière de hauts murs une grande propriété avec jardin ; la sonnette indique une avocate ; il en sort un jeune homme blond et bien mis, avec une valise à roulettes.
Parce que l’on croise ici cette ligne B, qu’on n’a jamais vraiment appelé le Roissy-express, mentionnons ici le livre de François Maspero, qui est mort il y a un peu plus de deux ans, le même jour que Günther Grass. Il avait été éditeur surtout ; libraire aussi (La Joie de Lire), et il avait écrit plusieurs livres. L’un deux, Les Passagers du Roissy-Express, est un récit de voyage. Pendant un mois, avec la photographe Anaïk Franz, il a arpenté la ligne B du RER, depuis son terminus de Roissy jusqu’à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, au sud. Le protocole était le suivant : s’arrêter à chaque station, visiter, trouver chaque fois où dormir, sans s’éloigner trop. Les gares parisiennes de la ligne sont d’emblée exclues du voyage ; le tronçon Saint-Denis-Cité U est parcouru d’un trait, sans s’arrêter à Notre-Dame. Il y a quelques rencontres, des rendez-vous aussi avec des universitaires ou des habitants truculents. C’est en 1989 qu’a lieu l’expédition. Les événements de la place Tiananmen leur parviennent de loin, alors que les deux auteurs auraient dû être parmi ceux qui s’y intéressent de près. Maspero était un éditeur classé à l’extrême-gauche ; les éditions qui portent son nom avaient été lancées en 1959, pendant la guerre d’Algérie, et ont abondamment connu la censure. Elles ont permis la diffusion de textes anticolonialistes, de pamphlets politiques (des rééditions Rosa Luxembourg, de Léon Trotski), de théorie marxiste (Louis Althusser, Alain Badiou, Etienne Balibar, Jacques Rancière), des voix dissidentes du bloc de l’est, et d’autres choses. À l’époque du voyage, Maspero n’édite plus ; une partie de son fonds a été repris par ce qui est devenu La Découverte, maison avec laquelle il n’entretient pas de liens. Il écrit. Ce n’est pas un retrait de l’engagement politique ; seulement un déplacement, et peut-être aussi la mélancolie que donne la maturité. Aussi, en mai 1989, Maspero se trouve n’être pas devant sa télévision. Il parcourt la banlieue parisienne, terre inconnue. Pour lui c’est aussi, je crois, un livre politique ; parce qu’il est de cette génération où tout est politique.
L’idée pour moi n’est absolument pas de commettre la redite d’un livre déjà écrit et qu’il s’agirait juste de mettre à jour ; le protocole aussi est différent. Je suis seule, et d’ailleurs sans appareil photo (même mon téléphone est incapable de remplir cet office). Je partirai moins longtemps ; il y a à Paris quelques contraintes, des rendez-vous, des cours à donner ; d’ailleurs, j’y reviendrai parfois dormir. La saison, en revanche, est la même ; c’est aussi Le Joli Mai, comme dans le film de Chris Marker, autre souvenir. C’est un film – je crois – sur la guerre d’Algérie ; c’est-à-dire sur le silence qui l’entoure, sur tout ce dont on parle pour ne pas parler de la guerre d’Algérie, en ce joli mai. On est, cette année, en pleine campagne présidentielle ; le premier tour a eu lieu, j’aurai fini mon voyage pour le second. C’est un détour d’entre-deux-tours.
C’est aussi une autre ligne que j’ai choisie. Le RER B appartenait encore à ces projets urbanistiques qui consistaient à relier la périphérie au centre. On va du Luxembourg à Sceaux, de la gare du Nord à Roissy. On vit en banlieue, on travaille à Paris. Ainsi le transport parisien a trouvé son point nodal au centre de la ville ; à Châtelet se croisent les métros, les RER, les trains. On en change. On transite. La chanson de Gainsbourg, c’est ça aussi : aux Lilas on vous dit, « pour Invalides changez à Opéra ». Et si des Lilas on voulait aller, mettons, à Saint-Cloud ? C’est à Châtelet je crois qu’il faudrait changer (pour prendre la ligne 4 ; puis un train à Montparnasse ; ou bien la 13, ou bien la 12 et re-changer à Saint-Lazare). Dans le RER A, c’est un million de voyageurs par jour. Dans la B, à gare du Nord, on voit les wagons se vider entièrement, et puis se re-remplir ; le chauffeur fait sonner l’avertisseur avant même que tout le monde soit descendu, créant une petite panique toutes les quelques minutes. Pour les déplacements automobiles en revanche il y a des cercles concentriques : le périphérique, l’A6, l’A je ne sais plus combien. Le train essaie de retrouver ce sens des boucles. La petite ceinture, on ne peut pas la remettre en service car, à l’ouest, c’est le RER C qui utilise les voies. Alors les gares sont transformées en « tiers-lieu ». Il y a aussi un bidonville, vers le boulevard Ney ; un des derniers de Paris, de Paris intra-muros s’entend, quoiqu’ils se soient multipliés ces deux dernières années, souvent sous les voies ferrées, les viaducs des métros. Mais, collant d’assez près à la petite ceinture, il y a le tramway des maréchaux et, plus loin, agrandissant le cercle, les lignes 15 et 16 en construction. Beaucoup de grandes villes ont un système de transport pensé autour d’un train de ceinture : Berlin, Chicago, par exemple.
En fait, le projet du Grand Paris Express est multiple. Il y a d’abord des prolongements de lignes existantes, la 4, la 14, la 11. Et puis la construction de nouvelles lignes, dont la 15, qui fera le tour de la ville par la proche banlieue, en plusieurs tronçons. À l’Est, la 16 se détachera pour une grande boucle. Sur le parcours de la 15 en revanche, on ne s’éloigne jamais vraiment. Il n’y aura pas de vraie campagne, comme à Saint-Rémy ; pas de vallée de la Chevreuse, pas de coulée verte. De la verdure cependant, un peu, mais surtout un habitat dense et changeant.
Une dernière chose sur Les Passagers du Roissy-Express. François Maspero a choisi de parler d’eux, Anaïck Franz et lui, à la troisième personne. « Ils ont décidé de partir ». C’est une facilité rhétorique que je leur envie. Elle m’a paru plus au risque de la mégalomanie dans sa dénégation que dans l’assomption de ma première personne ; je ne sais pas.
À la limite d’Arcueil et de Cachan, il y a les aqueducs, que l’on voit depuis le train quand on prend le RER. Certaines maisons leur sont accolées. Sur la page Wikipedia qui leur est consacrée, on lit ceci, quant à leur postérité cinématographique :
Peut-on monter sur l’aqueduc ? La passante ne sait pas. Elle court vers la gare. Ils sont nombreux à faire comme elle, montant la côte d’un pas pressé en traînant une valise : c’est la fin de l’après-midi, une veille de week-end prolongé. C’est joli Arcueil, le long de l’aqueduc. On voudrait le suivre longtemps, et admirer les hauts piliers, les rosiers dans les petites cours, les chapelles cachées. Mais pour aller vers la gare suivante, il faut faire un détour vers le nord : l’autoroute coupe la banlieue comme un obstacle naturel. On passe donc par le Kremlin-Bicêtre, puis l’on redescend vers Villejuif et l’Institut Gustave-Roussy, qui aura sa gare. Un pavillon, quelque part sur le chemin, porte une enseigne peinte, « Les Roses » ; elle est en train de s’effacer comme une publicité ancienne. Le petit jardin n’a pas un rosier. C’est plutôt la mode du lilas en fleur.
À Villejuif, à l’entrée du parc départemental, un nouveau panneau de la Société du Grand Paris déclare fièrement que le parc sera « redessiné ». Quelqu’un a rayé l’adjectif et lui a substitué « massacré ». Il y a encore un travail de concertation à faire avec la population : c’est en cours, promettent nombre panneaux. Le parc est un très beau jardin, grand, aéré, construit sur les anciennes carrières que le mobilier vient rappeler, des bancs grillagés remplis de cailloux ; et, en haut d’une colline, on a sur la banlieue une vue magnifique. Le ciel est d’encre ; on entend l’A6 qui gronde et si l’on se retourne, c’est elle que l’on voit, depuis la colline, juste sous les pieds. Nulle part dans le parc on peut ne pas l’entendre.
L’institut Gustave-Roussy est sur une hauteur ; je l’aperçois de loin. Je retrouve ensuite la future gare Villejuif Louis-Aragon, qui croisera la ligne 7, puis je remonte un peu au Nord. Mon amie J. me retrouve au métro Paul Vaillant-Couturier ; nous remontons ensemble vers Ivry, où elle vit. Dans le parc Émile-Zola, deux jeunes garçons nous donnent une pub pour leur clip que l’on regardera le soir même – il est émouvant de bonne humeur et de fausses notes, et a été tourné en partie dans le coin, en partie aussi sur la grande esplanade de la Bibliothèque François Mitterrand, où J. et moi travaillons souvent. D’ailleurs, les deux garçons trouvaient qu’on avait une tête de profs. Plus tard, à l’université de Saint-Denis, j’ai retrouvé la même petite pub photocopiée affichée dans un couloir ; un des deux garçons vient d’ici. La chanson s’appelle « Juste un sourire » ; en voulant la retrouver sur internet, j’ai découvert que le titre avait déjà été utilisé moultes fois et que les deux jeunes hommes n’avaient pas réussi, malgré leur réclame, à se hisser en tête des suggestions Google.
J. me nourrit de yaourts bios périmés qu’elle va récupérer dans la poubelle de sa biocoop. Sur ses fenêtres, elle fait pousser des herbes fraîches avec du jus de lombric. Elle est consciente d’être caricaturale et s’en amuse la première. Nous parlons du premier tour qui vient d’avoir lieu ; du deuxième tour à venir ; des prescriptions autoritaires dont tous nos amis nous abreuvent, et du désarroi dans lequel malgré tout nous sommes. J. me fait découvrir Saul Steinberg dont elle a plusieurs livres. Steinberg était un génial dessinateur roumain, qui avait émigré aux États-Unis en 1942, à l’âge de vingt-huit ans. Il était devenu une des plumes du New Yorker et a influencé à peu près toute la bande-dessinée d’après-guerre. Il fait des chats qui ressemblent furieusement à ceux de Siné. Et puis, il y a ce dessin-là, que J. me renvoie plus tard, pris en photo avec son téléphone.
Voilà le train électrique de la grande métropole : des gares et des trous. L’enfant attend de voir surgir le métro en surface. La circulation, elle, est invisible. C’est New York, pas la banlieue : pas Jersey City, ni non plus les traversées en bateau depuis Staten Island et la Statue de la Liberté qu’on salue tous les matins depuis le ferry des petites gens. Ce sont les express et les omnibus qui passent sous terre, le long des parcs, et par quelques grands ponts.
C’est aussi cela le Grand Paris. La mode était pourtant au tramway. Parce qu’il est visible, justement ; il occupe l’espace, en prend donc aux voitures ; la pacification des villes avec lui devient plus visible. À Berlin, le S-Bahn circulaire est tout en extérieur. Il passe parmi les grandes herbes folles ; c’est un de mes trains préféré et lorsque je rentre en Allemagne c’est en regardant par ses fenêtres que m’advient le sentiment d’être arrivée à la maison. La ligne 15 aura deux viaducs et sera, sinon, entièrement souterraine. D’ailleurs, ce que l’on voit côté sud, ce sont seulement les travaux des gares. Les grands tunneliers, vers de terre métalliques de dix mètres de diamètre, qui mangeront le terrain à plus de vingt mètres de profondeur, ne sont pas encore entrés en jeu. Une fois que les tunneliers sont passés, on installe des pièces qu’on appelle les voussoirs. Le mot évoque le voussoiement, ancienne et plus exacte forme de vouvoiement. Voussoir : machine à forcer le respect. Instrument d’interpellation à registre soutenu. Dispositif promotionnel des formes de politesse. Vous ! Eh, vous !
Au Simply Market de Vitry, j’achète de quoi déjeuner au Parc des Lilas. Là, il y a des ânes, des boxeurs qui s’entraînent, il y a des jardins ouvriers et des cris d’enfants. Les ânes surtout m’arrêtent. Mais je continue vers la Seine et la zone industrielle de Vitry, où l’on trouve de grands réservoirs d’eau et ce tag sibyllin : « Augmentez les salaires au combat la CNT ». La fierté industrielle de Vitry, c’est Sanofi. Les panneaux l’indiquent bien. La gare croisera ici Les Ardoines.
La Seine est là, je dois la traverser ; mais en amont de Paris les ponts se font plus rares. En remontant le fleuve il y a un pont de train, d’abord ; puis un pont autoroutier ; mais je ne cesse de descendre vers le Sud sans parvenir à traverser. Quelques pêcheurs jettent leurs lignes dans une eau sale où flottent des déchets en plastique. Les avions paraissent voler de plus en plus bas, comme si Orly se rapprochait dangereusement. À Choisy-le-Roi, un homme s’arrête en me voyant regarder un plan ; il me dit que le prochain pont est à 10 ou 15 minutes ; puis demande mon prénom, moi le sien ; et si je suis mariée ; et je réponds oui, il a remarqué mon hésitation amusée, a démasqué mon mensonge.
Le pont finit par se trouver ; mes jambes peu entraînées m’emmènent encore dans un café. Le temps est magnifique et la soif, intense. Je traverse ensuite le parc départemental des sports, où l’on peut faire du ski nautique, entre l’autoroute et le bruit des avions. L’A86 est comme la Seine ; c’est un obstacle naturel, qui ne se laisse pas facilement traverser. Paris n’est pas fait, pas encore, pour qu’on lui tourne comme ça autour ; on y arrive, on la traverse, on en part ; les axes sont fluides et coupent la banlieue de frontières presque infranchissables.
On arrive à Créteil. Je suis un temps la ligne du TVM, le bus express du Val-de-Marne et, pour ne pas arriver en retard à mon rendez-vous, lassée aussi de cette marche en bord de route, je finis, à la Préfecture, par monter dans un bus jusqu’à Saint-Maur Créteil, où arrive le RER E. J’ai pu apercevoir par la vitre les « choux de Créteil », ces tours aux balcons en forme de feuilles, et que S. appelle les artichauts. Pas très loin il y a aussi l’université. C’est la première sur mon chemin. Elles aussi se sont développées en cercles concentriques, depuis la Sorbonne qui est tout près du kilomètre zéro de Paris.
S. a grandi à Saint-Maur-des-Fossés. Elle me retrouve à la gare ; des amies d’enfance nous rejoignent en voiture et nous emmènent au parc de l’abbaye, qui leur paraît moins grand que dans leurs souvenirs. Elles sont toutes parties de Saint-Maur, évidemment ; elles sont à Paris, comme S., ou plus loin ; et ce soir le hasard les y rend de passage. Le parc de l’abbaye est celui de leurs premiers joints, d’un festival, « court dans l’herbe », qui fut un des émois de leur adolescence. Je ne sais pas ce qu’est une enfance en banlieue. Paris pour moi était loin, plus de quatre heures de train, une architecture, une langue différentes ; une aventure. Je découvre que pour elles non plus, aller à Paris n’allait pas de soi. C’était cher, disent-elles : le train, mais surtout les sorties, les bars. Alors, elles restaient souvent à Saint-Maur, dans leurs années de lycée, avant de pouvoir enfin partir de cette ville où, selon la blague qui courait alors, il y avait plus de maisons de retraite que d’écoles. Elles avaient leur bar, le seul lieu de sortie pour les jeunes d’une ville de vieux : le Chat Teigne. Et puis une camionnette à pizza, le food truck originel. Il s’appelait le Pizza Nana et portait, me racontent-elles elles, peints sur ses flancs, des nanas en maillot de bain. Puis il est devenu le Pizzananas, avec des ananas. Nous en cherchons la trace sur Internet. Il existe encore, semble-t-il, un Pizza Nana à Mairie d’Ivry ; ça fera trop loin pour ce soir.
Saint-Maur-des-Fossés est aussi la ville de Jacques Tati, qui y a droit à sa statue. Mon Oncle est un des grands films de mon enfance ; je l’ai regardé plusieurs fois en VHS avec mon grand-père. Pour moi, il n’était pas localisé. Mais je découvre que Saint-Maur est plein de ces maisons fantasques de nouveaux riches enthousiasmés par la technologie et le progrès. Ainsi Tati c’était ici. Je me souviens des tartines au sucre que les enfants achetaient à un vendeur ambulant ; de la porte du garage, désespérément automatique et désobéissante.
La promenade des bords de Marne s’appelle la promenade Beaumont, du nom de l’ancien maire. S. m’avait raconté la veille que ce Beaumont avait instauré une prime pour les parents d’enfants nés français dans la commune. Lorsque Catherine Maigret avait repris l’idée à Vitrolles, le scandale avait été national ; on s’était aperçu qu’un maire RPR bon teint faisait la même chose depuis des années, et Beaumont avait dû y renoncer.
Au pont du Petit Parc, on traverse la rivière, et c’est Champigny. C’est plus populaire. À la base nautique, des panneaux présentent en photo quelques baignades d’antan : « Caleçons zébrés ou flottants jusqu’aux genoux, slips audacieux : voici saisis sur le vif quelques baigneurs… »
Ah, les slips audacieux de la Marne !
Champigny aussi est déjà traversé par les travaux de la Société du Grand Paris pour la gare. Il y a aussi, pas très loin, un grand trou où l’on construit une résidence Cogedim, « au pied du futur métro » ; une petite boutique en préfabriqués propose des renseignements à ceux qui voudraient acheter là, entre la gare et le cimetière.
C’est à Champigny que la ligne 15 sud va se dédoubler : elle continuera vers l’est, jusqu’à Noisy-Champs où elle rejoindra la ligne 16 qui fera une « grande boucle est » ; ou bien elle suivra la petite boucle, celle que j’ai choisie. C’est le « tronçon ouest ». Pour l’instant, c’est seulement côté sud que les travaux sont visibles ; ce sera le premier tronçon à être mis en service.
La banlieue est pleine de ruelles qui s’appellent « boulevards ».
On traverse encore la Marne, et c’est Nogent ; et les guinguettes « typiques », d’où l’on entend encore l’autoroute. Celle-ci sent la belle époque de pacotille, les bals populaires pour touristes ; mais il pleut toujours doucement, et on y est bien. « C’est plus sympa vers Le Perreux », me dira le serveur quand je partirai continuer ma promenade. Les bords de Marne, de fait, y sont superbes. Quelqu’un a collé de discrètes affiches en noir et blanc contre le Front National. Elles ne sont signées d’aucun collectif, d’aucun parti ; parlent des années 30 et semblent elles-mêmes curieusement anachroniques.
La pluie devient intense et je m’arrête sous un perron du Perreux. C’est celui du Centre Culturel du Val-de-Marne ; des vieux sortent d’une séance de cinéma. Puis se sont des tas et des tas de petites ballerines, accompagnées de leurs parents, leur mère souvent. Elles ont encore leur filet à chignon et ont enfilé des baskets et une veste sur leur tenue de danse. Certaines sont médaillées ; elles sortent d’un concours régional et tout bourdonne autour de moi de congratulations, de pépiements et d’angoisses maternelles. On est venu de loin souvent, de toute l’Ile-de-France ; il faudra pour certaines aller au concours national, en province. Le Perreux, ce sera pour elles une salle de spectacle et quelques pavillons à travers la vitre de la voiture, sous la pluie battante qui ne s’arrête pas.
Les cimetières du Perreux et de Nogent se font face. Ils devraient être fermés, à l’heure qu’il est ; d’ailleurs, le portail est tiré, du côté de Nogent. Mais il est resté grand ouvert au Perreux. J’ai frappé chez le gardien ; c’est en-dehors des horaires de visite, on ne m’ouvre pas ; mais on me laisse errer dans les carrés à la recherche de noms familiers, car c’est là que sont les miens, ceux d’il y a longtemps, que je n’ai pas connus. J’ai marché entre les tombes, sous les trombes d’eau, cherchant à déchiffrer des noms parfois depuis longtemps effacés ; j’ai rebroussé chemin. La loge du gardien a une véranda, qui donne sur le cimetière ; on y aperçoit un fauteuil, un panier à ouvrage, des jouets d’enfant ; des signes de vie. Un peu plus loin, sur ma route, un concessionnaire de pompes funèbres a installé une flèche qui dit « parking » ; elle pointe vers les monuments funéraires de présentation, sagement garés en bataille.
Je ne connaissais le Perreux, jusqu’ici, que par les récits de mes grands-parents, qui y ont grandi. Lorsqu’ils en parlent, ça paraît loin. Ils allaient à Paris à vélo ; mon grand-père, à la toute fin de la guerre, se rendait tous les jours au lycée Louis-le-Grand. Il avait faim à cause du rationnement et le vélo l’épuisait. Il a fini par partager une minuscule chambre avec un camarade, près du lycée (quand on écartait les bras, on touchait un mur de chaque côté). Puis sa logeuse l’a accusé d’avoir volé des petites cuillères en argent et il a dû trouver à dormir ailleurs. Si l’on connaît mon grand-père, on ne peut douter qu’il soit innocent. Il avait, à la même époque, pris un verre au restaurant universitaire. À la fin de ses études, il l’a remis.
Mes grands-parents ont appris à nager dans la Marne ; moi, avec eux, à la piscine. Ma grand-mère m’a aussi parlé d’un chat, une statue de chat, qui faisait un but de promenade lorsqu’ils étaient enfants. Il y a d’autres souvenirs : le bac qu’il fallait passer à Paris aussi ; une mauvaise information et ma grand-mère arrivant à l’épreuve de latin avec son dictionnaire de grec, ou bien l’inverse ; et un retour au Perreux à vélo, « j’étais indisposée, maman m’a disputée », pendant une alerte aérienne. Plus tard, ça doit être en 1950, jeunes mariés, ils sont partis à Mulhouse. C’est là qu’on construisait des rames de métro et de tramway, à la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques, devenue ensuite une partie d’Alsthom, dont on voit encore la plaque dans la plupart des trains.
Mon imperméable descend jusqu’à mi-cuisse. En-dessous, mon jean est trempé, mes chaussures ont pris l’eau depuis longtemps. Puis, par capillarité, l’eau remonte le long de mes jambes, imprègne jusqu’à mes sous-vêtements. La ligne passe par Val-de-Fontenay ; de là, je rejoins Bagnolet, à l’ouest, où l’on m’attend. C’est sur son tronçon est que la ligne 15 s’éloignera le plus de Paris. C’est à cause du bois de Vincennes d’abord. La ligne 11 sera prolongée jusqu’à Rosny-sous-Bois et Noisy-Champs où en ces deux endroits elle rencontrera le métro circulaire. À Bagnolet on a mis pour moi une serviette à chauffer sur le radiateur.
Près de l’autoroute que je dois traverser pour arriver à Rosny, il y a une publicité pour une lessive, élue « produit de l’année » et présentée en image avec une écharpe bleu-blanc-rouge en travers de la bouteille. Parce que, dit le slogan, « on peut être élu et efficace. » Rosny contient un grand terrain militaire, et ne respire pas la richesse. Comme ailleurs, la municipalité encourage les habitants à ramasser les crottes de chien et à trier les ordures ; mais ici, les affiches sont plus culpabilisantes que celles d’Arcueil ou de Saint-Maur. Ce sont des photos de déchets qui traînent, et la question : « est-ce vraiment la ville dont vous voulez être fiers ? » La rhétorique est déprimante.
On traverse Villemomble, qui possède une rue Alexis-Carrel. Dans ma ville natale, une telle rue avait été débaptisée par une maire socialiste et était devenue la rue de la Rose Blanche, du nom d’un groupe de résistants allemands. Alexis Carrel était un chirurgien français, lauréat du Prix Nobel de Médecine en 1912. Il fut aussi adhérent du parti fasciste de Jacques Doriot et défendait l’eugénisme. Dans les années 1990 et 2000, plusieurs rues et institutions Alexis-Carrel furent ainsi débaptisées.
Je m’arrête dans un bar PMU pour prendre un café. On se demande ce que je fais là, puisque je ne joue pas. Les chevaux ont des noms rigolos, « drôle de destin », « dieu d’Occagnes » (que je lis toujours « dieu d’occasion » sur le petit écran). Le patron aussi joue, on s’échange des pronostics ; il y a une seule femme. Les WC sont à la turque.
Vers Bondy, des enfants jouent au pied des barres ; il y a un petit square juste sous les bretelles d’autoroute. Les bains-douches municipaux sont un joli immeuble en brique, devant une place qui sent le shit alors que je n’y vois personne. On peut marcher le long du canal, c’est agréable, le soleil est revenu. C’est le Parc de la Bergère ; j’y reste longtemps. Il y a beaucoup de cyclistes, qui arrivent de Paris ou y reviennent ; des coureurs ; un groupe d’adolescents en scooter fait plusieurs fois le tour, s’interpellant joyeusement. La plupart ne portent pas de casque.
Pour atteindre Bobigny Pablo-Picasso, il faut encore passer par des zones qui ne sont pas vraiment faites pour les piétons. Des pâquerettes étiques y poussent, et des dents-de-lion. De Bobigny je rentre en métro dormir chez moi, dans le Nord de Paris. Le lendemain, je ferai un accroc à ma linéarité circulaire ; j’ai rendez-vous à Saint-Denis.
Un ancien camarade d’études m’y reçoit. Il est un peu nerveux, me demande si je vais « écrire quelque chose », et l’impensé de mon projet, alors que tous les amis qui m’accueillent sur la route semblent penser que je vais « écrire quelque chose », me revient en pleine gueule. Je promets de ne pas le nommer. De toute façon, il est pressé, me fait une visite rapide du siège où rien ne se dit. L’immeuble est pour l’instant partagé avec quelques autres compagnies, mais elles seront bientôt délogées, car la SGP est une énorme machine. Elle propose des publications diverses, en gros catalogues promotionnels. Certaines se retrouvent en vitrine des agences immobilières croisées sur mon chemin. D’autres sont à destination des investisseurs, des multinationales en quête de siège français, des entreprises parisiennes désireuses de réduire les loyers de leurs bureaux sans faire déménager leurs employés. Un grand tableau interactif permet une promenade virtuelle le long de la ligne. C’est un beau gadget numérique. Les personnes qui passent devant sont pourtant toutes au courant ; il doit servir, surtout, à une démonstration de l’effort pédagogico-technologique de la SGP. De même, une cafétéria-bibliothèque propose plein de livres sur le métro que les hommes en cravate et les femmes en talons hauts (ce sont généralement les secrétaires), courant toujours, n’ont jamais le temps d’ouvrir. Les livres fermés n’ont d’autre fonction que de témoigner un intérêt pour la culture, voire une ouverture au monde.
Si l’on est pressé, ici, c’est que les délais sont courts. Le projet du Grand Paris est lié à la candidature parisienne pour les Jeux Olympiques de 2024. Si la ville les obtient – elle est désormais seule en lice face à Los Angeles – il faudra absolument que la ligne 15 soit terminée à cette date. Sinon, elle sera faite de toute façon, mais avec une pression un peu relâchée sur les délais. Techniquement, deux endroits particulièrement difficiles ont été identifiés : Roissy, car la ligne passera sous les pistes de l’aéroport ; et La Défense, où elle devra slalomer entre les fondations profondes de très hauts immeubles.
Dans le hall de l’étage de la direction, on trouve une galerie de photos très consensuelle, avec tous les hommes politiques impliqués dans le projet, à la région et au niveau national. Ici aussi, peut-être un peu plus qu’ailleurs, on attend le résultat de l’élection présidentielle. Mais l’inquiétude n’est pas dominante. Seule Marine Le Pen s’est prononcée contre le projet du Grand Paris. Chez les décideurs, il semble acquis qu’elle ne passera pas.
Au pied de la tour, deux cadres sont en pause cigarette. « Je lui envoie un texto hier, pas de réponse, alors que ça fait six mois qu’on se parlait tous les soirs. La meuf, dès que je lui fais une proposition concrète, elle recule. » Mais il n’y a pas le temps de s’étendre. On me raconte qu’en 1900, lors que la construction du métro, il n’y avait eu aucune concertation avec les « territoires concernés ». Aujourd’hui, on parle de « travail d’acceptation ». Ce sont les panneaux de la SGP croisés sur mon chemin.
Après Saint-Denis, je reviens vers Bobigny, mon terminus de la veille, pour parcourir le tronçon manqué. Il suffit de passer un pont de train et le changement de quartier est radical. On retrouve le 93 populaire, où ne vivent pas encore les employés des tours de Pleyel. Une école primaire porte le nom de Malala Yousafzai, la jeune pakistanaise qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2014 pour son action en faveur de l’éducation des filles. Ici il y a beaucoup d’enfants, partout. La Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune de France. Il s’y construit sans cesse des écoles ; il en manque, ainsi que d’enseignants. Dans un café, je demande à la patronne comment me rendre à Drancy. Elle ne sait pas : elle n’y est jamais allée. La serveuse me conseille de suivre les flèches vertes des routes nationales.
Cette partie de la ligne passe très près de Paris. Tout m’y paraît plus familier. À Aubervilliers, ville très mélangée, on trouve des immeubles haussmanniens et des magasins textiles de « gross et demi-gross » tenus par des Chinois. À La Courneuve, se seront plutôt du wax et des abayas proposés par des Africains. Drancy paraît relever surtout du pavillonnaire. Un quartier porte des noms de pionniers de l’espace ; sur une plaque de rue nommée d’après Jean-Loup Chrétien, on lit : « 1823-1897, général et spationaute, fut le premier français à effectuer un vol spatial ». On se trompe dans les dates et c’est Jules Verne, le rêve, la tête dans les étoiles. Jean-Loup Chrétien est né en 1938 et il n’est même pas mort.
Pour atteindre la gare RER de Drancy, il faut encore traverser une zone très hostile aux piétons. Depuis un pont d’autoroute, on a sur la banlieue une vue superbe. Et près de la gare, ce sont plus de trente voies ferrées qui s’échappent. Sur mon plan j’ai cherché le lieu de l’ancien camp ; il n’est pas indiqué. À la gare non plus, je ne trouve pas de plaque commémorative. C’est que je suis mal renseignée. Les trains partaient en fait de la gare du Bourget, puis de celle de Bobigny à partir de 1943. Mon arrière-grand-mère a dû y passer ; je ne suis même pas sûre. Elle s’appelait Batia, qui doit être un diminutif, et j’ai oublié son nom de jeune fille, à moins que je ne l’aie jamais su. Ce n’est pas la famille du côté du Perreux ; c’est de l’autre côté. Eux, leur guerre, ce n’étaient pas des fringales adolescentes en temps de rationnement. D’ailleurs ils n’en parlent pas vraiment. Ils étaient cachés dans le sud de la France. Puis ils sont revenus à Paris. Ils se comptaient.
Vers Drancy passe la Route de Flandre. Ce n’est pas la route des Flandres de Claude Simon, un livre que j’ai trouvé chiant. C’est celle où l’on croise le fantôme de Gérard de Nerval.
O. me laisse seule, et je continue ma marche vers Saint-Ouen. Sur les quais de Seine, en face de l’île Saint-Denis, près de la veille église, quelques vignes ont été plantées au bord des voies sur berge. Il existe un Saint-Ouen-les-Vignes, en Indre-et-Loire, près d’un Montreuil-en-Touraine. C’est certainement très bucolique. Ici, les pieds étiques paraissent artificiels et vains. Comme le miel de béton des bâtiments parisiens, et les vendanges de Montmartre, ils valent sans doute mieux que rien. Ouen est la francisation d’Owen. En Normandie, on prononce ouhan, en nasalisant le « an » ; c’est un prénom, paraît-il, qui peut y être encore donné.
Poursuivant vers les Grésillons, on découvre la semoulerie Panzani. Il y a moins de deux ans, un silo à grains y a explosé, sans faire de victimes. Les semouleries correspondent à la « filière blé dur » de Panzani. Je pense aux photographies des Becher.
En 1960, Maurice Pialat a réalisé un court film sur la banlieue dont le titre est surprenant : L’Amour existe. Il commence par ces images de trains qu’il faut prendre, cette rhétorique du conformisme, de la machine, des vies de bureau trop réglées, de vies étriquées. C’est d’emblée un jugement.
Et puis, il y a le cinéma, où « les garçons et les filles / acquittent pour quelques sous un règne de deux heures. » À chaque fois que je revois ce film, cette phrase me heurte par sa beauté, malgré la voix trop emphatique du commentaire, peut-être seulement datée, qui me gêne. C’est l’alexandrin fortuit et gratifiant, le contentement qu’il offre à qui le profère et à qui l’entend. Cette phrase demeure pour moi un exact moment de grâce, auquel est suspendue toute la beauté tenace du film.
Le commentaire égrène aussi des statistiques : nombre de lycées à Paris, en banlieue ; nombres d’universités, de théâtres. Lorsque le film est sorti, il n’y avait pas de théâtres en banlieue ; aujourd’hui, depuis Gabriel-Péri, des flèches rayées rouges et blanches balisent le chemin jusqu’au T2G. Tout près, une machine à excavation entourée de barrières porte en très grand le mot « BLISS ». La béatitude. Est-ce un engin de chantier ou une installation artistique ?
En fait, ça s’appelle la « presse Bliss », une ancienne machine des usines Chausson, qui servait au pressage des tôles. Chausson fabriquait des pièces détachées pour l’industrie automobile. Dans les années 50, on a vu circuler dans Paris et dans la banlieue des autobus modèle « APU 53 » construits par Chausson, verts et blancs. La presse Bliss se tient à l’entrée des anciennes usines, qui ont cessé leur activité en 2000. Il y a dix ans, elles ont été détruites ; on a laissé la machine en souvenir, et autour il y aura, annonce-t-on, un « écoquartier ». C’est un mot qui revient souvent, dans la terminologie du Grand Paris aussi. Qu’est-ce qu’un écoquartier ? Un quartier-maison ? Un endroit où il fait bon vivre, où l’homme son habitat fonctionnent dans une synergie heureuse. Bliss partout. Justice partout.
Les affiches pour les législatives commencent à être collées. Il y a quelques jours, le mouvement de Mélenchon a décidé de ne pas appeler à voter Macron au deuxième tour. Mais à Gennevilliers, les candidats du Front de Gauche ont ajouté sur leurs affiches électorales des bandeaux colorés appelant vivement leurs électeurs à « ne pas s’abstenir ».
Après Les Agnettes, en descendant vers la Défense, le paysage change à nouveau. Cette fois ce sont les villes reliées à Saint-Lazare ; l’ambiance est résidentielle et familiale. Là où Gennevilliers arborait un « ville fleuri » doublé d’une « ville internet » (la connectivité se mesure aux nombres d’arobases), Puteaux a son propre petit jardin du Luxembourg ; vue sur la Tour Eiffel, la Défense et la Seine. Des enfants bien mis font tourner leurs grands-parents en bourrique.
C’est à l’heure de la sortie des bureaux que j’arrive à la Défense. Tout est reflets ; on se perd, dans les parkings, les terrasses à hauteurs diverses, et cette perspective volontairement ratée des deux arches, celui du Triomphe napoléonien et celui de la croissance florissante. À Nanterre, la traversée est hostile. De cette ville je ne connais que le campus et le théâtre. Il y a quelques pavillons, côté « ville ». Mais ce sont surtout des terrains vagues, des espaces de travaux, des axes routiers.
Lors de mes arrêts, sur des bancs, dans des cafés, c’est un livre de Robert Merle que je lis. Son titre me gêne un peu : Fortune de France. Je trouve que ces temps-ci il pourrait prêter à soupçon. En réalité c’est une saga historique sur une famille protestante dans le Périgord et c’est bien. Mais à Nanterre c’est à un autre livre de Robert Merle que je pense : Derrière la vitre. Robert Merle était angliciste et il avait fait partie des premiers professeurs à être mutés de l’Université de Paris à celle de Nanterre. Derrière la vitre, un de ses meilleurs livres, raconte la journée du 22 mars 1968, croisant les destins d’étudiants et de professeurs de tous bords, d’un habitant du bidonville aussi, en contrepoint disharmonique. Daniel Cohn-Bendit aussi soutient Emmanuel Macron, tiens. Il dit dans Libération, le 13 avril dernier :
En plus des affiches pour les législatives françaises, on en trouve quelques-unes pour les élections algériennes qui se tiendront samedi. Le FLN énonce, en français, ses dispositions pour les expatriés. La première concerne le rapatriement des corps.
La ligne 15 aura deux gares à Nanterre ; aucune ne recoupera le RER A qui y a aussi plusieurs stations, et qu’on pourra rejoindre à la Défense. L’une sera dans le quartier de la Boule, plus résidentiel. De là, on peut marcher jusqu’à Nanterre-ville, et prendre pour rentrer le train « POPU ». Le populo, le soir, fait plutôt le trajet dans l’autre sens. La RATP fait de la poésie dans les noms en quatre lettres de ses trains bien plus que dans les haïkus bucoliques de son prix annuel de poésie, qui sont le dernier refuge public du genre poétique, sa seule trace d’existence urbaine hors des librairies spécialisées, et qui donnent de la chose une image déformée, celle de vers sibyllins et jolis, pas trop de fleurs mais de l’humanité, surtout l’humanité. Mais à côté, il y a les trains POPU, et les trains PUMA qui traînent…
Il a fallu s’amuser, à choisir les noms des trains. Il y a des contraintes, c’est oulipien. La première lettre c’est la destination. Les trains de retour vers Paris commenceront par P. Mais il y a une exception : les trains vers Massy, ils commenceront par K. La deuxième lettre, c’est une voyelle ; elle dira O pour omnibus, autre chose pour un direct ou un « semi-direct ». Et après, il faut essayer de faire un mot avec ça. Et avec PUMA, les jours de « ralentissements », prendre le risque en plus de se faire engueuler.
Et puis Rueil. Il y a un livre de Queneau qui s’appelle Loin de Rueil ; un de mes préférés. Quand je le relis je corne les pages qui s’imposent. Il y a dedans cette histoire de poux, qui revient, et les paris sur un cheval qui s’appelle Peau-de-Pou, qui me fait repenser à mon Dieu-d’Occasion d’il y a quelques jours, dans le bar PMU. Loin de Rueil : c’est l’histoire d’un rêveur. C’est un livre sur le cinéma ; sur l’enfance ; sur les filiations réinventées. Pourquoi Rueil ? C’est par ce livre que la première fois j’ai lu le nom de cette ville, qui me laissait douter de sa prononciation. Queneau n’apparaît pas dans la liste des personnalités liés, selon la page wikipédia, à la commune de Rueil-Malmaison (qui sont pourtant nombreuses ; il y a Joséphine de Beauharnais, France Gall et Michel Berger, Jean Dujardin qui y est né). C’est riche. En lisant le livre, j’avais cru à une banlieue de classe moyenne, j’avais imaginé l’habitat pavillonnaire « symbole du confort anesthésiant de la banlieue ».
Mes images de la banlieue viennent des vieux films et des chansons, des livres. Ça sent les années cinquante, les histoires de mes parents et de mes grands-parents. Les souvenirs d’enfance ont souvent davantage couleur de vérité que les savoirs d’adulte, et les promenades faites depuis dix ans, ma fréquentation assidue de Saint-Denis, de Fresnes, de Joinville n’ont pas changé grand-chose à mes réminiscences.
Chez Queneau, chez Pialat, ce qui sauve de l’ennui, dans la banlieue, que ce soit à Pantin où à Rueil, c’est le cinéma municipal. De cela il reste des traces. Partout j’ai croisé des affiches où les mairies annoncent le programme de la semaine. Ce sont des sorties un peu en retard sur Paris, les bobines passent le périphérique quand la ville s’en est lassée.
À Rueil vit le poète inconnu Des Cigales.
Hugo écrit de Louis-Napoléon Bonaparte, dans « Souvenir de la nuit du 4 » :
Saint-Cloud, petit Versailles nouveau régime. Ma mère a grandi à La Celle-Saint-Cloud. C’est loin. J’ai des souvenirs très ténus du jardin, aucun de la maison, qui a été vendue quand j’étais enfant. De ces visites, la principale chose qui me revient c’est, je devais être très petite, les bouchons sur la route, à l’arrivée et au départ. Je ne crois pas qu’on s’arrêtait à Paris. On ne la traversait sans doute même pas. Je ne sais plus.
Plutôt que la rivière je suis le tramway jusqu’au pont de Saint-Cloud. Il y a des salles à louer pour des séminaires d’entreprise, des restaurants à banquets. Quelque part, on propose de découvrir l’expérience originale du golf d’intérieur. Idéal pour le team-building ? Ou pour la destruction expiatoire des meubles ? Pour accéder au parc, depuis la station du métro, à moins que je m’y sois mal prise, il faut une traversée compliquée des axes routiers, un passage souterrain et, d’un coup, la verdure absurde. Le parc, je l’ai connu à la fin de mon adolescence, pour son festival de rock ; il m’est méconnaissable, « calme et tranquille » comme disait une chanson de cette époque (c’était Noir Désir, ça parlait de drogues dures). Quelques cyclistes font courir leurs grands chiens parmi les flaques. On peut sortir du côté de la manufacture de Sèvres.
Pour aller à Issy je crois devoir traverser la Seine ; mais non ; il faut simplement longer les friches de l’île Seguin, et on y arrive tout simplement. C’est une ville qui ressemble à nouveau à Paris ; on voit qu’on est sur le métro. À partir de la gare de RER, on retrouve le tronçon sud de la ligne 15, sa construction déjà avancée. Les panneaux de la SGP parlent de « signalétique participative ». Il y a même, sous le viaduc, une exposition sur le Grand Paris, ouverte à des horaires réduits. D’autres affiches annoncent une autre exposition, « peindre la banlieue. » La ville dit :
« Ainsi à travers les pièces sélectionnées et les choix muséographiques, l’exposition montre des œuvres dont les auteurs se sont plus à peindre la banlieue comme un coin de paradis, que ce soit en représentant des paysages arcadiens, ou en évoquant des lieux de détente et de loisirs ouverts aux « pratiques récréatives ». Elle attire aussi l’attention sur le fait que la banlieue a été un acteur économique, où l’industrialisation qui se développe, côtoie longtemps un secteur agricole très vivace. Elle souligne enfin que le développement de la banlieue prend de plus en plus la forme d’une expansion urbaine stricto sensu, au terme de laquelle la banlieue, aujourd’hui, est surtout perçue comme de longs rubans urbanisés où alternent grands ensembles d’habitat social et logements pavillonnaires. »
Voilà, en trois parties, la banlieue de Paris. J’y retrouve, sur l’affiche, Nogent et les canots.
La ligne 15 est le futur métro circulaire qui doit relier entre elles les banlieues proches. Au printemps 2017, les travaux ont déjà commencé mais très peu de choses se voient en surface. Souvent, je prends le chemin des écoliers ; souvent aussi, je me perds ; ou bien je suis bloquée par des obstacles naturels, fleuves, autoroutes, dont le contournement m’égare. Il m’est arrivé, une seule fois je crois, de prendre un bus le long du parcours. Pour le reste, j’y ai laissé une paire de pompes, des baskets rouges irisées que j’aimais beaucoup.
J’ai peu de souvenirs de ma vie d’il y a trois ans. Quelques mois auparavant, j’avais été un peu malade ; il m'en restait encore une grande fatigue physique et, dès que mon travail m’en laissait la liberté, je passais mon temps à dormir, neuf ou dix heures par jour, et à lire. Je n’étais pas malheureuse. J’étais même assez contente. Je vivais alors seule dans un petit studio de la porte Montmartre, dans le XVIIIe arrondissement. Il n’y avait qu’une seule fenêtre qui donnait sur une cour étroite. Souvent, je laissais les volets fermés.
Peu avant mon départ, j’ai relu le livre de François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express, dont il sera un peu question. J’y vois aujourd’hui la preuve, alors que je ne me souviens pas de grand-chose, que cette idée de randonnée avait mûrit quelque temps avant d’être mise en acte, et que j’avais eu l’ambition de lui donner un sens, une direction. Pourtant, j’étais incapable d’expliquer à ceux qui, par curiosité bienveillante, me posaient la question, les raisons de mon petit périple. Il me reste l’impression d’un départ brutal, relativement impréparé. De ce fait, mon trajet ne pouvait pas souffrir de règles trop strictes. J’ai pu, surtout dans la moitié est du parcours, être hébergée chez des amis ; mais je suis plusieurs fois rentrée dormir chez moi. Dans ce cas, je voyageais en métro ou en RER le matin pour reprendre de là où je m’étais arrêtée la veille.
Pendant mon voyage, j’ai pris des notes manuscrites. Quelques semaines plus tard, je les ai tapées et retravaillées, augmentées, et ensuite, vraisemblablement, je n’ai pas eu envie d’en faire quoi que ce soit. J’ai continué à dormir et à lire. Un peu plus tard, je suis repartie beaucoup plus loin, avec beaucoup plus de violence et tout autant d’impréparation. J’ai quitté le studio de la porte Montmartre. Là aussi, j’étais incapable d’expliquer pourquoi je partais, ni quels étaient mes projets à moyen terme. Puis j’ai dû rentrer brusquement, il n’y a pas très longtemps. Peut-être ce qui, en ce temps de confinement, m’a donné envie de retrouver mes notes, c’est la réminiscence de ce sentiment physique d’impatience qui m'avait animé alors. J’avais eu envie de marcher.
Au moment de rouvrir le fichier, j’étais persuadée qu’il s’agissait d’une simple version dactylographiée de mes notes manuscrites, un peu mises en forme au tout début avec quelques illustrations, puis laissées en plan. J’ai découvert avec surprise que c’était un texte fini. J’ai corrigé quelques coquilles et problèmes de style, fait ici et là quelques ajouts, quelques retraits ; j’ai mis plus d’images. Voilà.
28 avril 2017
Le point de départ est Bagneux. Il a été choisi un peu par hasard ; sur un cercle il faut bien commencer quelque part. La future station de la ligne 15, le métro circulaire automatique du Grand Paris, s’arrêtera au coin des rues Henri Barbusse et Pasteur, et croisera la ligne 4 du métro, qui y aura son nouveau terminus, en 2019 si tout va bien. Pour l’instant c’est avec le RER B que l’on arrive ; et il faut marcher un peu depuis la gare de Bagneux qui, d’ailleurs, est en réalité à Arcueil, pour trouver l’endroit. La gare s’appellera « Martyrs de Chateaubriand » et autour on aménage une nouvelle ZAC : zone d’aménagement concertée. La ZAC a remplacé la ZUP : zone à urbaniser en priorité. Quand on parle d’aménagement du territoire, il est aussi question de : SDAU, SRU, PAZ, PLU, EPCI, OPAC, et DUP. Rendre habitable des sigles inaccessibles.Bagneux traîne cette réputation de banlieue triste. Il y a environ deux tiers de logements sociaux. Le PCF a la majorité au conseil municipal depuis 1935, avec une parenthèse sous Vichy ; le maire déchu en 1940, Albert Petit, a retrouvé son siège à la Libération, pour près de vingt années supplémentaires. Aux dernières élections, le communisme municipal de la ceinture parisienne a commencé à perdre du terrain. C’est la fin d’une époque, ou la fin d’un anachronisme.
Il y a la chanson de Renaud sur la banlieue rouge :
Elle crèche cité Lénine
Une banlieue ordinaire
Deux pièces et la cuisine
Canapé frigidaire
Préférerait habiter
Cité Mireille Mathieu
Au moins elle sait qui c'est
Pis c'est vrai que ça ferait mieux
Sur les cartes de visite
Qu'elle utilise jamais
ça mettrait du ciel bleu
Sur les quittances de gaz
L'en parlera au syndic
Si elle a une occase
Une banlieue ordinaire
Deux pièces et la cuisine
Canapé frigidaire
Préférerait habiter
Cité Mireille Mathieu
Au moins elle sait qui c'est
Pis c'est vrai que ça ferait mieux
Sur les cartes de visite
Qu'elle utilise jamais
ça mettrait du ciel bleu
Sur les quittances de gaz
L'en parlera au syndic
Si elle a une occase
Elle habite quelque part
Dans une banlieue rouge
Mais elle vit nulle part
Y'a jamais rien qui bouge
Pour elle la banlieue c'est toujours gris
Comme un mur d'usine comme un graffiti...
Cette chanson, c’est 1981. C’est gris paraît-il la banlieue rouge, ça sent l’ennui et le populo, pas la misère non, plutôt le formica et la pisse de chats. Renaud n’aimerait pas ça, qu’on dise que sa chanson ressemble un peu à celle de Jean-Jacques Goldman, « elle met du vieux pain sur son balcon, pour attirer les moineaux, les pigeons. » C’est pourtant la même histoire, la mélancolie politique en moins peut-être. En avril Renaud a posté ce message qui serait authentique :Dans une banlieue rouge
Mais elle vit nulle part
Y'a jamais rien qui bouge
Pour elle la banlieue c'est toujours gris
Comme un mur d'usine comme un graffiti...
Puisque
les médias ne vont pas tarder à me harceler pour savoir pour qui je vote, je
réponds une fois pour toute Macron. Le seul qui me paraît intègre, le seul sans
parti, le seul sans casserole au cul et la seule alternative aux Le Pen et aux
Fillon. Quant au PS divisé entre Hamon et Mélenchon j'eusse voté pour eux si
ils avaient trouvé une alliance mais il semble que se soit râpé, problème
d'égos personnels. Quant aux petits candidats, ils représentent tellement peu
que voter pour eux ou s'abstenir ce n'est que du pain béni pour l'extrême
droite. Longue vie à "En Marche".
Renaud
En septembre, il avait dit, en tout cas c’est le Figaro qui le dit : « Fillon, c’est un mec bien, honnête, je voterais pour lui s’il gagnait la primaire ». Renaud par plein d’aspects me fait penser à mon père, qui vieillit dans une autre banlieue rouge, pas très loin d’ici. Robert Hue aussi a voté Macron au premier tour. Ces derniers mois, la nostalgie du jospinisme revenait parfois dans les conversations avec mes amis : des communistes au gouvernement et Noël Mamère sur son vélo. C’est notre enfance. Renaud
Le nom de la ville évoque aussi le bagne ; en fait, il vient de « bains » et les habitants s’appellent les Balnéolais. En l’entendant on pense aussi au « gang des barbares » d’il y a quelques années, qui avait torturé à mort un jeune vendeur de téléphones portables parce qu’il était juif. L’histoire a eu des prolongements romanesques : la jeune iranienne alors mineure qui avait servi « d’appât » dans l’affaire a ému le directeur de la prison pour femmes de Versailles ; il y a eu de l’amour derrière les barreaux, si l’on veut bien y croire. La jeune femme a été transférée à Fresnes, pas si loin de Bagneux, où autrefois les femmes ne voulaient plus accoucher, de peur que la mention « né à Fresnes » ne demeure comme un stigmate.
Il aurait peut-être fallu plutôt se perdre dans les petites rues pour s’arracher à ce sentiment de béton, ou emprunter la coulée verte qui passe par ici, moins jolie qu’à Sceaux ou qu’à Fontenay, mais qui file vers le Sud, le long des voies du TGV. Elle se confond par endroits avec la route du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Partout la ville est traversée par les travaux du Grand Paris, lignes 4 et 15. Ce sont les gares que l’on construit pour l’instant. Chacune a été confiée à un cabinet d’architecte différent. Les tunnels, en revanche, ne sont pas encore creusés. Des panneaux dans le parc Robespierre annoncent le déboisement. Le parc est vide ; du côté des jeux pour enfants, seulement quelques hommes, jeunes. Sur le chantier on ne trouve personne, les machines sont à l’arrêt.
Il faut errer longtemps pour trouver un café. On croise un bâtiment pour congrès d’entreprises, quelques habitats pavillonnaires, parfois en brique ; et des barres. C’est finalement au coin d’une rue qu’on trouve l’AB bar, un lieu d’habitués où tous les regards quand j’entre se tournent vers moi. Souvent, lors de ce voyage, j’aurai l’impression dans ces endroits de ne pas être tout à fait à ma place. Au mur du café, il y a des tableaux. Je demande qui les a peints : c’est l’ancien patron. En voulant retrouver sa trace, plus tard, sur Internet, je découvre que l’AB Bar de Bagneux n’est répertorié nulle part. J’ai du mal à me souvenir vraiment des tableaux.
Une vieille à moustache vient prendre son café au comptoir ; tout le monde l’appelle Madame Nicolas. Ses cheveux teints laissent voir des centimètres de racines blanches. Un peu plus tard, dans la rue, alors que j’aurai repris mon trajet, on me fera sursauter tandis que je serai le nez dans mon plan de Paris & Banlieue. C’est la vieille Madame Nicolas, qui voulait me demander un euro.
Un mot sur le plan : c’est qu’il m’a fallu un plan en papier, parce que mon téléphone ne sert guère qu’à téléphoner. C’est peut-être dommage tant l’objet est indissociable de l’époque et que ma promenade ne se veut pas atemporelle. Mais c’est aussi la liberté de se perdre. Contrairement à ce que l’on pouvait craindre, on trouve encore, chez Gibert, des plans imprimés : Paris seul, Paris et petite couronne, et même toute l’Île-de-France, ville par ville. Les rayons de la librairie sont d’ailleurs révélateurs : il y a beaucoup de guides de Paris (les promenades insolites, les restos pas chers, les coins de nature, les jeux pour enfants), la plupart incluent aussi Versailles (un souvenir : c’est une ville où je suis allée une seule fois, assez récemment, et j’ai cru, en voyant l’hôtel de ville – qui est tout de même grand pour un hôtel de ville – que c’était le château) ; de banlieue, guère, sauf peut-être les bois et quelques vues classiques.
Bagneux, d’ailleurs, a un petit coin de Paris : c’est le cimetière juif. En fait, l’appellation est inexacte ; il y a de tout au cimetière parisien de Bagneux mais aussi, c’est vrai, plusieurs carrés israélites. Je me demande si j’y ai de la famille ; je n’ai plus personne à qui le demander. En tout cas il y a Alfred Jarry, Jules Laforgue, Marcel Mauss et Jean Paulhan. Oscar Wilde y a passé un peu de temps avant d’être transféré à Paris. Je n’y vais pas, finalement.
J’ai décidé d’aller dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est d’abord parce qu’à l’ouest je ne connais personne ; le voyage sera moins évident. Il faut donc descendre vers Arcueil-Cachan ; la nouvelle gare de la ligne 15 sera à l’endroit où se tenait le marché. Plus on s’en approche, plus les maisons sont jolies, riches mêmes. Les frontières sociales en banlieue sont souvent très visibles. Tout près de l’actuelle gare du RER B, on aperçoit derrière de hauts murs une grande propriété avec jardin ; la sonnette indique une avocate ; il en sort un jeune homme blond et bien mis, avec une valise à roulettes.
Parce que l’on croise ici cette ligne B, qu’on n’a jamais vraiment appelé le Roissy-express, mentionnons ici le livre de François Maspero, qui est mort il y a un peu plus de deux ans, le même jour que Günther Grass. Il avait été éditeur surtout ; libraire aussi (La Joie de Lire), et il avait écrit plusieurs livres. L’un deux, Les Passagers du Roissy-Express, est un récit de voyage. Pendant un mois, avec la photographe Anaïk Franz, il a arpenté la ligne B du RER, depuis son terminus de Roissy jusqu’à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, au sud. Le protocole était le suivant : s’arrêter à chaque station, visiter, trouver chaque fois où dormir, sans s’éloigner trop. Les gares parisiennes de la ligne sont d’emblée exclues du voyage ; le tronçon Saint-Denis-Cité U est parcouru d’un trait, sans s’arrêter à Notre-Dame. Il y a quelques rencontres, des rendez-vous aussi avec des universitaires ou des habitants truculents. C’est en 1989 qu’a lieu l’expédition. Les événements de la place Tiananmen leur parviennent de loin, alors que les deux auteurs auraient dû être parmi ceux qui s’y intéressent de près. Maspero était un éditeur classé à l’extrême-gauche ; les éditions qui portent son nom avaient été lancées en 1959, pendant la guerre d’Algérie, et ont abondamment connu la censure. Elles ont permis la diffusion de textes anticolonialistes, de pamphlets politiques (des rééditions Rosa Luxembourg, de Léon Trotski), de théorie marxiste (Louis Althusser, Alain Badiou, Etienne Balibar, Jacques Rancière), des voix dissidentes du bloc de l’est, et d’autres choses. À l’époque du voyage, Maspero n’édite plus ; une partie de son fonds a été repris par ce qui est devenu La Découverte, maison avec laquelle il n’entretient pas de liens. Il écrit. Ce n’est pas un retrait de l’engagement politique ; seulement un déplacement, et peut-être aussi la mélancolie que donne la maturité. Aussi, en mai 1989, Maspero se trouve n’être pas devant sa télévision. Il parcourt la banlieue parisienne, terre inconnue. Pour lui c’est aussi, je crois, un livre politique ; parce qu’il est de cette génération où tout est politique.
L’idée pour moi n’est absolument pas de commettre la redite d’un livre déjà écrit et qu’il s’agirait juste de mettre à jour ; le protocole aussi est différent. Je suis seule, et d’ailleurs sans appareil photo (même mon téléphone est incapable de remplir cet office). Je partirai moins longtemps ; il y a à Paris quelques contraintes, des rendez-vous, des cours à donner ; d’ailleurs, j’y reviendrai parfois dormir. La saison, en revanche, est la même ; c’est aussi Le Joli Mai, comme dans le film de Chris Marker, autre souvenir. C’est un film – je crois – sur la guerre d’Algérie ; c’est-à-dire sur le silence qui l’entoure, sur tout ce dont on parle pour ne pas parler de la guerre d’Algérie, en ce joli mai. On est, cette année, en pleine campagne présidentielle ; le premier tour a eu lieu, j’aurai fini mon voyage pour le second. C’est un détour d’entre-deux-tours.
C’est aussi une autre ligne que j’ai choisie. Le RER B appartenait encore à ces projets urbanistiques qui consistaient à relier la périphérie au centre. On va du Luxembourg à Sceaux, de la gare du Nord à Roissy. On vit en banlieue, on travaille à Paris. Ainsi le transport parisien a trouvé son point nodal au centre de la ville ; à Châtelet se croisent les métros, les RER, les trains. On en change. On transite. La chanson de Gainsbourg, c’est ça aussi : aux Lilas on vous dit, « pour Invalides changez à Opéra ». Et si des Lilas on voulait aller, mettons, à Saint-Cloud ? C’est à Châtelet je crois qu’il faudrait changer (pour prendre la ligne 4 ; puis un train à Montparnasse ; ou bien la 13, ou bien la 12 et re-changer à Saint-Lazare). Dans le RER A, c’est un million de voyageurs par jour. Dans la B, à gare du Nord, on voit les wagons se vider entièrement, et puis se re-remplir ; le chauffeur fait sonner l’avertisseur avant même que tout le monde soit descendu, créant une petite panique toutes les quelques minutes. Pour les déplacements automobiles en revanche il y a des cercles concentriques : le périphérique, l’A6, l’A je ne sais plus combien. Le train essaie de retrouver ce sens des boucles. La petite ceinture, on ne peut pas la remettre en service car, à l’ouest, c’est le RER C qui utilise les voies. Alors les gares sont transformées en « tiers-lieu ». Il y a aussi un bidonville, vers le boulevard Ney ; un des derniers de Paris, de Paris intra-muros s’entend, quoiqu’ils se soient multipliés ces deux dernières années, souvent sous les voies ferrées, les viaducs des métros. Mais, collant d’assez près à la petite ceinture, il y a le tramway des maréchaux et, plus loin, agrandissant le cercle, les lignes 15 et 16 en construction. Beaucoup de grandes villes ont un système de transport pensé autour d’un train de ceinture : Berlin, Chicago, par exemple.
En fait, le projet du Grand Paris Express est multiple. Il y a d’abord des prolongements de lignes existantes, la 4, la 14, la 11. Et puis la construction de nouvelles lignes, dont la 15, qui fera le tour de la ville par la proche banlieue, en plusieurs tronçons. À l’Est, la 16 se détachera pour une grande boucle. Sur le parcours de la 15 en revanche, on ne s’éloigne jamais vraiment. Il n’y aura pas de vraie campagne, comme à Saint-Rémy ; pas de vallée de la Chevreuse, pas de coulée verte. De la verdure cependant, un peu, mais surtout un habitat dense et changeant.
Une dernière chose sur Les Passagers du Roissy-Express. François Maspero a choisi de parler d’eux, Anaïck Franz et lui, à la troisième personne. « Ils ont décidé de partir ». C’est une facilité rhétorique que je leur envie. Elle m’a paru plus au risque de la mégalomanie dans sa dénégation que dans l’assomption de ma première personne ; je ne sais pas.
À la limite d’Arcueil et de Cachan, il y a les aqueducs, que l’on voit depuis le train quand on prend le RER. Certaines maisons leur sont accolées. Sur la page Wikipedia qui leur est consacrée, on lit ceci, quant à leur postérité cinématographique :
Dans
Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, la maison des parents de
l'épicier Collignon, symbole dans le film du confort anesthésiant de la
banlieue, est surplombée par l'aqueduc. Une autre maison possède deux piles de
l'aqueduc au milieu de son jardin.
« Confort anesthésiant de la banlieue. » Les rédacteurs de l’encyclopédie sortent-ils ici de leur neutralité ? Je ne me souviens pas de cette scène du film. Le toc assumé qui fonde son esthétique, en tout cas, aurait raison d’embrasser là un cliché, comme il le fait pour les lilas de la butte Montmartre où Amélie ira pour fuir la banlieue. Ainsi, ce serait là le symbole de tout ce qui est pavillonnaire, petit-bourgeois, familial. La banlieue c’est là où vont ceux qui travaillent et élèvent leurs enfants ; c’est le jardin du pavillon qui signe l’individualisme en même temps que le conformisme. Peut-on monter sur l’aqueduc ? La passante ne sait pas. Elle court vers la gare. Ils sont nombreux à faire comme elle, montant la côte d’un pas pressé en traînant une valise : c’est la fin de l’après-midi, une veille de week-end prolongé. C’est joli Arcueil, le long de l’aqueduc. On voudrait le suivre longtemps, et admirer les hauts piliers, les rosiers dans les petites cours, les chapelles cachées. Mais pour aller vers la gare suivante, il faut faire un détour vers le nord : l’autoroute coupe la banlieue comme un obstacle naturel. On passe donc par le Kremlin-Bicêtre, puis l’on redescend vers Villejuif et l’Institut Gustave-Roussy, qui aura sa gare. Un pavillon, quelque part sur le chemin, porte une enseigne peinte, « Les Roses » ; elle est en train de s’effacer comme une publicité ancienne. Le petit jardin n’a pas un rosier. C’est plutôt la mode du lilas en fleur.
À Villejuif, à l’entrée du parc départemental, un nouveau panneau de la Société du Grand Paris déclare fièrement que le parc sera « redessiné ». Quelqu’un a rayé l’adjectif et lui a substitué « massacré ». Il y a encore un travail de concertation à faire avec la population : c’est en cours, promettent nombre panneaux. Le parc est un très beau jardin, grand, aéré, construit sur les anciennes carrières que le mobilier vient rappeler, des bancs grillagés remplis de cailloux ; et, en haut d’une colline, on a sur la banlieue une vue magnifique. Le ciel est d’encre ; on entend l’A6 qui gronde et si l’on se retourne, c’est elle que l’on voit, depuis la colline, juste sous les pieds. Nulle part dans le parc on peut ne pas l’entendre.
L’institut Gustave-Roussy est sur une hauteur ; je l’aperçois de loin. Je retrouve ensuite la future gare Villejuif Louis-Aragon, qui croisera la ligne 7, puis je remonte un peu au Nord. Mon amie J. me retrouve au métro Paul Vaillant-Couturier ; nous remontons ensemble vers Ivry, où elle vit. Dans le parc Émile-Zola, deux jeunes garçons nous donnent une pub pour leur clip que l’on regardera le soir même – il est émouvant de bonne humeur et de fausses notes, et a été tourné en partie dans le coin, en partie aussi sur la grande esplanade de la Bibliothèque François Mitterrand, où J. et moi travaillons souvent. D’ailleurs, les deux garçons trouvaient qu’on avait une tête de profs. Plus tard, à l’université de Saint-Denis, j’ai retrouvé la même petite pub photocopiée affichée dans un couloir ; un des deux garçons vient d’ici. La chanson s’appelle « Juste un sourire » ; en voulant la retrouver sur internet, j’ai découvert que le titre avait déjà été utilisé moultes fois et que les deux jeunes hommes n’avaient pas réussi, malgré leur réclame, à se hisser en tête des suggestions Google.
J. me nourrit de yaourts bios périmés qu’elle va récupérer dans la poubelle de sa biocoop. Sur ses fenêtres, elle fait pousser des herbes fraîches avec du jus de lombric. Elle est consciente d’être caricaturale et s’en amuse la première. Nous parlons du premier tour qui vient d’avoir lieu ; du deuxième tour à venir ; des prescriptions autoritaires dont tous nos amis nous abreuvent, et du désarroi dans lequel malgré tout nous sommes. J. me fait découvrir Saul Steinberg dont elle a plusieurs livres. Steinberg était un génial dessinateur roumain, qui avait émigré aux États-Unis en 1942, à l’âge de vingt-huit ans. Il était devenu une des plumes du New Yorker et a influencé à peu près toute la bande-dessinée d’après-guerre. Il fait des chats qui ressemblent furieusement à ceux de Siné. Et puis, il y a ce dessin-là, que J. me renvoie plus tard, pris en photo avec son téléphone.
Voilà le train électrique de la grande métropole : des gares et des trous. L’enfant attend de voir surgir le métro en surface. La circulation, elle, est invisible. C’est New York, pas la banlieue : pas Jersey City, ni non plus les traversées en bateau depuis Staten Island et la Statue de la Liberté qu’on salue tous les matins depuis le ferry des petites gens. Ce sont les express et les omnibus qui passent sous terre, le long des parcs, et par quelques grands ponts.
C’est aussi cela le Grand Paris. La mode était pourtant au tramway. Parce qu’il est visible, justement ; il occupe l’espace, en prend donc aux voitures ; la pacification des villes avec lui devient plus visible. À Berlin, le S-Bahn circulaire est tout en extérieur. Il passe parmi les grandes herbes folles ; c’est un de mes trains préféré et lorsque je rentre en Allemagne c’est en regardant par ses fenêtres que m’advient le sentiment d’être arrivée à la maison. La ligne 15 aura deux viaducs et sera, sinon, entièrement souterraine. D’ailleurs, ce que l’on voit côté sud, ce sont seulement les travaux des gares. Les grands tunneliers, vers de terre métalliques de dix mètres de diamètre, qui mangeront le terrain à plus de vingt mètres de profondeur, ne sont pas encore entrés en jeu. Une fois que les tunneliers sont passés, on installe des pièces qu’on appelle les voussoirs. Le mot évoque le voussoiement, ancienne et plus exacte forme de vouvoiement. Voussoir : machine à forcer le respect. Instrument d’interpellation à registre soutenu. Dispositif promotionnel des formes de politesse. Vous ! Eh, vous !
29 avril 2017
Le lendemain, 29 avril, je repars de Villejuif Louis-Aragon, où la Ligne 15 croisera la 7. Voilà mon deuxième café du voyage, coincé entre les travaux. Il est plein d’hommes âgés qui font des jeux à gratter ; un petit groupe converse sur le PSG. Ils pourraient en fait parler de politique, si l’on ne faisait pas plus attention : « c’est qu’une question d’argent maintenant, c’est que magouilles et compagnie ». Un homme, seul à sa table, voyant que je les écoute, semble chercher dans mon regard une complicité d’amusement ; à moins qu’il ne me regarde uniquement parce qu’ici encore une fois je détonne. Le bar est tenu par des Asiatiques, dont je n’identifie pas la langue première. Ils parlent français avec un léger accent, y compris aux habitués asiatiques à qui ils donnent du « cousin » et du « inch’allah ».
Au Simply Market de Vitry, j’achète de quoi déjeuner au Parc des Lilas. Là, il y a des ânes, des boxeurs qui s’entraînent, il y a des jardins ouvriers et des cris d’enfants. Les ânes surtout m’arrêtent. Mais je continue vers la Seine et la zone industrielle de Vitry, où l’on trouve de grands réservoirs d’eau et ce tag sibyllin : « Augmentez les salaires au combat la CNT ». La fierté industrielle de Vitry, c’est Sanofi. Les panneaux l’indiquent bien. La gare croisera ici Les Ardoines.
La Seine est là, je dois la traverser ; mais en amont de Paris les ponts se font plus rares. En remontant le fleuve il y a un pont de train, d’abord ; puis un pont autoroutier ; mais je ne cesse de descendre vers le Sud sans parvenir à traverser. Quelques pêcheurs jettent leurs lignes dans une eau sale où flottent des déchets en plastique. Les avions paraissent voler de plus en plus bas, comme si Orly se rapprochait dangereusement. À Choisy-le-Roi, un homme s’arrête en me voyant regarder un plan ; il me dit que le prochain pont est à 10 ou 15 minutes ; puis demande mon prénom, moi le sien ; et si je suis mariée ; et je réponds oui, il a remarqué mon hésitation amusée, a démasqué mon mensonge.
Le pont finit par se trouver ; mes jambes peu entraînées m’emmènent encore dans un café. Le temps est magnifique et la soif, intense. Je traverse ensuite le parc départemental des sports, où l’on peut faire du ski nautique, entre l’autoroute et le bruit des avions. L’A86 est comme la Seine ; c’est un obstacle naturel, qui ne se laisse pas facilement traverser. Paris n’est pas fait, pas encore, pour qu’on lui tourne comme ça autour ; on y arrive, on la traverse, on en part ; les axes sont fluides et coupent la banlieue de frontières presque infranchissables.
On arrive à Créteil. Je suis un temps la ligne du TVM, le bus express du Val-de-Marne et, pour ne pas arriver en retard à mon rendez-vous, lassée aussi de cette marche en bord de route, je finis, à la Préfecture, par monter dans un bus jusqu’à Saint-Maur Créteil, où arrive le RER E. J’ai pu apercevoir par la vitre les « choux de Créteil », ces tours aux balcons en forme de feuilles, et que S. appelle les artichauts. Pas très loin il y a aussi l’université. C’est la première sur mon chemin. Elles aussi se sont développées en cercles concentriques, depuis la Sorbonne qui est tout près du kilomètre zéro de Paris.
S. a grandi à Saint-Maur-des-Fossés. Elle me retrouve à la gare ; des amies d’enfance nous rejoignent en voiture et nous emmènent au parc de l’abbaye, qui leur paraît moins grand que dans leurs souvenirs. Elles sont toutes parties de Saint-Maur, évidemment ; elles sont à Paris, comme S., ou plus loin ; et ce soir le hasard les y rend de passage. Le parc de l’abbaye est celui de leurs premiers joints, d’un festival, « court dans l’herbe », qui fut un des émois de leur adolescence. Je ne sais pas ce qu’est une enfance en banlieue. Paris pour moi était loin, plus de quatre heures de train, une architecture, une langue différentes ; une aventure. Je découvre que pour elles non plus, aller à Paris n’allait pas de soi. C’était cher, disent-elles : le train, mais surtout les sorties, les bars. Alors, elles restaient souvent à Saint-Maur, dans leurs années de lycée, avant de pouvoir enfin partir de cette ville où, selon la blague qui courait alors, il y avait plus de maisons de retraite que d’écoles. Elles avaient leur bar, le seul lieu de sortie pour les jeunes d’une ville de vieux : le Chat Teigne. Et puis une camionnette à pizza, le food truck originel. Il s’appelait le Pizza Nana et portait, me racontent-elles elles, peints sur ses flancs, des nanas en maillot de bain. Puis il est devenu le Pizzananas, avec des ananas. Nous en cherchons la trace sur Internet. Il existe encore, semble-t-il, un Pizza Nana à Mairie d’Ivry ; ça fera trop loin pour ce soir.
Saint-Maur-des-Fossés est aussi la ville de Jacques Tati, qui y a droit à sa statue. Mon Oncle est un des grands films de mon enfance ; je l’ai regardé plusieurs fois en VHS avec mon grand-père. Pour moi, il n’était pas localisé. Mais je découvre que Saint-Maur est plein de ces maisons fantasques de nouveaux riches enthousiasmés par la technologie et le progrès. Ainsi Tati c’était ici. Je me souviens des tartines au sucre que les enfants achetaient à un vendeur ambulant ; de la porte du garage, désespérément automatique et désobéissante.
Chez la mère d’une des amies de S., il y a des
retrouvailles dont je suis spectatrice. Devant moi s’égrènent les nouvelles d’anciens
amis, les amours mortes et celles qui renaissent, les travaux, les appartements
qu’on vend ou qu’on rachète, les parents qui se séparent, se remarient, ceux à
qui on ne parlait plus et auxquels on reparle ; ceux qui meurent, ou le
risquent, les frères partis, les maires changés.
Les pizzas sont livrées chez les parents de S..
D’Hamon ou de Mélenchon, qui est coupable de l’échec d’une union de la
gauche ? On s’engueule, juste ce qu’il faut.
30 avril 2017
Saint-Maur est niché dans une boucle de la Marne. La ligne 15 sera plus directe ; mais elle sera aussi souterraine, tandis que marchant en surface il serait triste de se priver de la promenade. C’est la saison des cannetons, des canotages et des fleurs nouvelles ; il y a des vieux, des amoureux et des pêcheurs. Des bords de l’eau, on aperçoit les belles maisons du quartier de la Varenne ; même une baraque en faux gothique, avec donjon, créneaux, gargouilles. La Varenne est le quartier riche, qui voudrait faire sécession de Saint-Maur. Ça n’a rien à voir avec Varennes, où Louis XVI fut arrêté dans sa fuite et qui est, il a fallu que je vérifie, dans la Meuse. La pluie tombe légère.La promenade des bords de Marne s’appelle la promenade Beaumont, du nom de l’ancien maire. S. m’avait raconté la veille que ce Beaumont avait instauré une prime pour les parents d’enfants nés français dans la commune. Lorsque Catherine Maigret avait repris l’idée à Vitrolles, le scandale avait été national ; on s’était aperçu qu’un maire RPR bon teint faisait la même chose depuis des années, et Beaumont avait dû y renoncer.
Au pont du Petit Parc, on traverse la rivière, et c’est Champigny. C’est plus populaire. À la base nautique, des panneaux présentent en photo quelques baignades d’antan : « Caleçons zébrés ou flottants jusqu’aux genoux, slips audacieux : voici saisis sur le vif quelques baigneurs… »
Ah, les slips audacieux de la Marne !
Champigny aussi est déjà traversé par les travaux de la Société du Grand Paris pour la gare. Il y a aussi, pas très loin, un grand trou où l’on construit une résidence Cogedim, « au pied du futur métro » ; une petite boutique en préfabriqués propose des renseignements à ceux qui voudraient acheter là, entre la gare et le cimetière.
C’est à Champigny que la ligne 15 sud va se dédoubler : elle continuera vers l’est, jusqu’à Noisy-Champs où elle rejoindra la ligne 16 qui fera une « grande boucle est » ; ou bien elle suivra la petite boucle, celle que j’ai choisie. C’est le « tronçon ouest ». Pour l’instant, c’est seulement côté sud que les travaux sont visibles ; ce sera le premier tronçon à être mis en service.
La banlieue est pleine de ruelles qui s’appellent « boulevards ».
On traverse encore la Marne, et c’est Nogent ; et les guinguettes « typiques », d’où l’on entend encore l’autoroute. Celle-ci sent la belle époque de pacotille, les bals populaires pour touristes ; mais il pleut toujours doucement, et on y est bien. « C’est plus sympa vers Le Perreux », me dira le serveur quand je partirai continuer ma promenade. Les bords de Marne, de fait, y sont superbes. Quelqu’un a collé de discrètes affiches en noir et blanc contre le Front National. Elles ne sont signées d’aucun collectif, d’aucun parti ; parlent des années 30 et semblent elles-mêmes curieusement anachroniques.
La pluie devient intense et je m’arrête sous un perron du Perreux. C’est celui du Centre Culturel du Val-de-Marne ; des vieux sortent d’une séance de cinéma. Puis se sont des tas et des tas de petites ballerines, accompagnées de leurs parents, leur mère souvent. Elles ont encore leur filet à chignon et ont enfilé des baskets et une veste sur leur tenue de danse. Certaines sont médaillées ; elles sortent d’un concours régional et tout bourdonne autour de moi de congratulations, de pépiements et d’angoisses maternelles. On est venu de loin souvent, de toute l’Ile-de-France ; il faudra pour certaines aller au concours national, en province. Le Perreux, ce sera pour elles une salle de spectacle et quelques pavillons à travers la vitre de la voiture, sous la pluie battante qui ne s’arrête pas.
Les cimetières du Perreux et de Nogent se font face. Ils devraient être fermés, à l’heure qu’il est ; d’ailleurs, le portail est tiré, du côté de Nogent. Mais il est resté grand ouvert au Perreux. J’ai frappé chez le gardien ; c’est en-dehors des horaires de visite, on ne m’ouvre pas ; mais on me laisse errer dans les carrés à la recherche de noms familiers, car c’est là que sont les miens, ceux d’il y a longtemps, que je n’ai pas connus. J’ai marché entre les tombes, sous les trombes d’eau, cherchant à déchiffrer des noms parfois depuis longtemps effacés ; j’ai rebroussé chemin. La loge du gardien a une véranda, qui donne sur le cimetière ; on y aperçoit un fauteuil, un panier à ouvrage, des jouets d’enfant ; des signes de vie. Un peu plus loin, sur ma route, un concessionnaire de pompes funèbres a installé une flèche qui dit « parking » ; elle pointe vers les monuments funéraires de présentation, sagement garés en bataille.
Je ne connaissais le Perreux, jusqu’ici, que par les récits de mes grands-parents, qui y ont grandi. Lorsqu’ils en parlent, ça paraît loin. Ils allaient à Paris à vélo ; mon grand-père, à la toute fin de la guerre, se rendait tous les jours au lycée Louis-le-Grand. Il avait faim à cause du rationnement et le vélo l’épuisait. Il a fini par partager une minuscule chambre avec un camarade, près du lycée (quand on écartait les bras, on touchait un mur de chaque côté). Puis sa logeuse l’a accusé d’avoir volé des petites cuillères en argent et il a dû trouver à dormir ailleurs. Si l’on connaît mon grand-père, on ne peut douter qu’il soit innocent. Il avait, à la même époque, pris un verre au restaurant universitaire. À la fin de ses études, il l’a remis.
Mes grands-parents ont appris à nager dans la Marne ; moi, avec eux, à la piscine. Ma grand-mère m’a aussi parlé d’un chat, une statue de chat, qui faisait un but de promenade lorsqu’ils étaient enfants. Il y a d’autres souvenirs : le bac qu’il fallait passer à Paris aussi ; une mauvaise information et ma grand-mère arrivant à l’épreuve de latin avec son dictionnaire de grec, ou bien l’inverse ; et un retour au Perreux à vélo, « j’étais indisposée, maman m’a disputée », pendant une alerte aérienne. Plus tard, ça doit être en 1950, jeunes mariés, ils sont partis à Mulhouse. C’est là qu’on construisait des rames de métro et de tramway, à la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques, devenue ensuite une partie d’Alsthom, dont on voit encore la plaque dans la plupart des trains.
Mon imperméable descend jusqu’à mi-cuisse. En-dessous, mon jean est trempé, mes chaussures ont pris l’eau depuis longtemps. Puis, par capillarité, l’eau remonte le long de mes jambes, imprègne jusqu’à mes sous-vêtements. La ligne passe par Val-de-Fontenay ; de là, je rejoins Bagnolet, à l’ouest, où l’on m’attend. C’est sur son tronçon est que la ligne 15 s’éloignera le plus de Paris. C’est à cause du bois de Vincennes d’abord. La ligne 11 sera prolongée jusqu’à Rosny-sous-Bois et Noisy-Champs où en ces deux endroits elle rencontrera le métro circulaire. À Bagnolet on a mis pour moi une serviette à chauffer sur le radiateur.
1er mai 2017
À Montreuil, que je traverse le lendemain matin en direction de Rosny, c’est le PCF qui vendra du muguet, en ce premier mai. Des affiches invitent même à choisir le muguet communiste ; voilà la dernière AOP à la mode, celle qui fait terroir, qui sent la banlieue rouge authentique. Ailleurs, les vendeurs de muguet seront moins politisés, plus pauvres, plus noirs, et ils vendront aussi des jonquilles. Il y en a par exemple près de l’église Sainte-Geneviève, à Rosny. Ce sont des fleuristes du coin, qui ont simplement installé un stand.Près de l’autoroute que je dois traverser pour arriver à Rosny, il y a une publicité pour une lessive, élue « produit de l’année » et présentée en image avec une écharpe bleu-blanc-rouge en travers de la bouteille. Parce que, dit le slogan, « on peut être élu et efficace. » Rosny contient un grand terrain militaire, et ne respire pas la richesse. Comme ailleurs, la municipalité encourage les habitants à ramasser les crottes de chien et à trier les ordures ; mais ici, les affiches sont plus culpabilisantes que celles d’Arcueil ou de Saint-Maur. Ce sont des photos de déchets qui traînent, et la question : « est-ce vraiment la ville dont vous voulez être fiers ? » La rhétorique est déprimante.
On traverse Villemomble, qui possède une rue Alexis-Carrel. Dans ma ville natale, une telle rue avait été débaptisée par une maire socialiste et était devenue la rue de la Rose Blanche, du nom d’un groupe de résistants allemands. Alexis Carrel était un chirurgien français, lauréat du Prix Nobel de Médecine en 1912. Il fut aussi adhérent du parti fasciste de Jacques Doriot et défendait l’eugénisme. Dans les années 1990 et 2000, plusieurs rues et institutions Alexis-Carrel furent ainsi débaptisées.
Je m’arrête dans un bar PMU pour prendre un café. On se demande ce que je fais là, puisque je ne joue pas. Les chevaux ont des noms rigolos, « drôle de destin », « dieu d’Occagnes » (que je lis toujours « dieu d’occasion » sur le petit écran). Le patron aussi joue, on s’échange des pronostics ; il y a une seule femme. Les WC sont à la turque.
Vers Bondy, des enfants jouent au pied des barres ; il y a un petit square juste sous les bretelles d’autoroute. Les bains-douches municipaux sont un joli immeuble en brique, devant une place qui sent le shit alors que je n’y vois personne. On peut marcher le long du canal, c’est agréable, le soleil est revenu. C’est le Parc de la Bergère ; j’y reste longtemps. Il y a beaucoup de cyclistes, qui arrivent de Paris ou y reviennent ; des coureurs ; un groupe d’adolescents en scooter fait plusieurs fois le tour, s’interpellant joyeusement. La plupart ne portent pas de casque.
Pour atteindre Bobigny Pablo-Picasso, il faut encore passer par des zones qui ne sont pas vraiment faites pour les piétons. Des pâquerettes étiques y poussent, et des dents-de-lion. De Bobigny je rentre en métro dormir chez moi, dans le Nord de Paris. Le lendemain, je ferai un accroc à ma linéarité circulaire ; j’ai rendez-vous à Saint-Denis.
2 mai 2017
À la gare du Nord, en ce premier jour ouvré du mois, la queue pour recharger son pass navigo semble infinie. J’attrape le RER D, qui croisera la ligne 15 à Stade-de-France Saint-Denis. Ce sera, paraît-il, le nouveau Châtelet du Grand Paris. Le quartier ressemble à celui de la Grande Bibliothèque dans le XIIIe arrondissement, ou à la Défense en plus petit ; il y a des chaînes de restaurants, les mêmes sensiblement qu’on trouverait dans les aéroports. Les grandes tours portent haut les logos de la SNCF ou de Kia motors. Un peu plus loin s’est installée l’Académie Fratellini. L’école de cirque sert la communication du futur quartier, « d’affaires » mais aussi « ouvert », « pluriel » et « artistique ». C’est là que la Société du Grand Paris s’est installée.Un ancien camarade d’études m’y reçoit. Il est un peu nerveux, me demande si je vais « écrire quelque chose », et l’impensé de mon projet, alors que tous les amis qui m’accueillent sur la route semblent penser que je vais « écrire quelque chose », me revient en pleine gueule. Je promets de ne pas le nommer. De toute façon, il est pressé, me fait une visite rapide du siège où rien ne se dit. L’immeuble est pour l’instant partagé avec quelques autres compagnies, mais elles seront bientôt délogées, car la SGP est une énorme machine. Elle propose des publications diverses, en gros catalogues promotionnels. Certaines se retrouvent en vitrine des agences immobilières croisées sur mon chemin. D’autres sont à destination des investisseurs, des multinationales en quête de siège français, des entreprises parisiennes désireuses de réduire les loyers de leurs bureaux sans faire déménager leurs employés. Un grand tableau interactif permet une promenade virtuelle le long de la ligne. C’est un beau gadget numérique. Les personnes qui passent devant sont pourtant toutes au courant ; il doit servir, surtout, à une démonstration de l’effort pédagogico-technologique de la SGP. De même, une cafétéria-bibliothèque propose plein de livres sur le métro que les hommes en cravate et les femmes en talons hauts (ce sont généralement les secrétaires), courant toujours, n’ont jamais le temps d’ouvrir. Les livres fermés n’ont d’autre fonction que de témoigner un intérêt pour la culture, voire une ouverture au monde.
Si l’on est pressé, ici, c’est que les délais sont courts. Le projet du Grand Paris est lié à la candidature parisienne pour les Jeux Olympiques de 2024. Si la ville les obtient – elle est désormais seule en lice face à Los Angeles – il faudra absolument que la ligne 15 soit terminée à cette date. Sinon, elle sera faite de toute façon, mais avec une pression un peu relâchée sur les délais. Techniquement, deux endroits particulièrement difficiles ont été identifiés : Roissy, car la ligne passera sous les pistes de l’aéroport ; et La Défense, où elle devra slalomer entre les fondations profondes de très hauts immeubles.
Dans le hall de l’étage de la direction, on trouve une galerie de photos très consensuelle, avec tous les hommes politiques impliqués dans le projet, à la région et au niveau national. Ici aussi, peut-être un peu plus qu’ailleurs, on attend le résultat de l’élection présidentielle. Mais l’inquiétude n’est pas dominante. Seule Marine Le Pen s’est prononcée contre le projet du Grand Paris. Chez les décideurs, il semble acquis qu’elle ne passera pas.
Au pied de la tour, deux cadres sont en pause cigarette. « Je lui envoie un texto hier, pas de réponse, alors que ça fait six mois qu’on se parlait tous les soirs. La meuf, dès que je lui fais une proposition concrète, elle recule. » Mais il n’y a pas le temps de s’étendre. On me raconte qu’en 1900, lors que la construction du métro, il n’y avait eu aucune concertation avec les « territoires concernés ». Aujourd’hui, on parle de « travail d’acceptation ». Ce sont les panneaux de la SGP croisés sur mon chemin.
Après Saint-Denis, je reviens vers Bobigny, mon terminus de la veille, pour parcourir le tronçon manqué. Il suffit de passer un pont de train et le changement de quartier est radical. On retrouve le 93 populaire, où ne vivent pas encore les employés des tours de Pleyel. Une école primaire porte le nom de Malala Yousafzai, la jeune pakistanaise qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2014 pour son action en faveur de l’éducation des filles. Ici il y a beaucoup d’enfants, partout. La Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune de France. Il s’y construit sans cesse des écoles ; il en manque, ainsi que d’enseignants. Dans un café, je demande à la patronne comment me rendre à Drancy. Elle ne sait pas : elle n’y est jamais allée. La serveuse me conseille de suivre les flèches vertes des routes nationales.
Cette partie de la ligne passe très près de Paris. Tout m’y paraît plus familier. À Aubervilliers, ville très mélangée, on trouve des immeubles haussmanniens et des magasins textiles de « gross et demi-gross » tenus par des Chinois. À La Courneuve, se seront plutôt du wax et des abayas proposés par des Africains. Drancy paraît relever surtout du pavillonnaire. Un quartier porte des noms de pionniers de l’espace ; sur une plaque de rue nommée d’après Jean-Loup Chrétien, on lit : « 1823-1897, général et spationaute, fut le premier français à effectuer un vol spatial ». On se trompe dans les dates et c’est Jules Verne, le rêve, la tête dans les étoiles. Jean-Loup Chrétien est né en 1938 et il n’est même pas mort.
Pour atteindre la gare RER de Drancy, il faut encore traverser une zone très hostile aux piétons. Depuis un pont d’autoroute, on a sur la banlieue une vue superbe. Et près de la gare, ce sont plus de trente voies ferrées qui s’échappent. Sur mon plan j’ai cherché le lieu de l’ancien camp ; il n’est pas indiqué. À la gare non plus, je ne trouve pas de plaque commémorative. C’est que je suis mal renseignée. Les trains partaient en fait de la gare du Bourget, puis de celle de Bobigny à partir de 1943. Mon arrière-grand-mère a dû y passer ; je ne suis même pas sûre. Elle s’appelait Batia, qui doit être un diminutif, et j’ai oublié son nom de jeune fille, à moins que je ne l’aie jamais su. Ce n’est pas la famille du côté du Perreux ; c’est de l’autre côté. Eux, leur guerre, ce n’étaient pas des fringales adolescentes en temps de rationnement. D’ailleurs ils n’en parlent pas vraiment. Ils étaient cachés dans le sud de la France. Puis ils sont revenus à Paris. Ils se comptaient.
Vers Drancy passe la Route de Flandre. Ce n’est pas la route des Flandres de Claude Simon, un livre que j’ai trouvé chiant. C’est celle où l’on croise le fantôme de Gérard de Nerval.
Quelle
triste route, la nuit, que cette route de Flandre, qui ne devient belle qu’en
atteignant la zone des forêts ! Toujours ces deux files d’arbres monotones
qui grimacent des formes vagues ; au-delà, des carrés de verdure et de
terres remuées, bornés à gauche par les collines bleuâtres de Montmorency,
d’Écouen, de Luzarches. Voici Gonesse, le bourg vulgaire plein des souvenirs de
la ligue et de la fronde…
À Bonneuil-en-France, il y a encore
une rue qui porte ce nom.
À Bobigny je prends le métro pour aller à la
Philharmonie, à la Porte de Pantin, où je dois retrouver des amis qui ne sont
pas au courant de ma randonnée en cours. J’y pue la sueur, je n’arrête pas de
m’excuser. Puis je retourne vers Aubervilliers, à Quatre-Chemin, mais me dirige
depuis le métro côté Pantin – où une amie encore me loge. C’est une colocation
d’étudiants et de pigistes précaires à tempérament artistique. Sur le frigo,
quelqu’un a mis un autocollant de l’association Droit Au Logement contre le
Grand Paris qui expulse. C’est Robin ; il n’y connait rien, me dit-il,
c’est juste un ami qui le lui a donné.
3 mai 2017
En allant de chez M., à Pantin, au lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers, où je dois retrouver ma copine O. qui y enseigne, je croise ce tag : « Naples partout, Venise nulle part. » Je pense à la chanson de Reggiani : « Venise, c’est pas en Italie / Venise, c’est chez n’importe qui / C’est n’importe où, c’est important / Mais ce n’est pas n’importe quand… » Naples partout, Venise nulle part : deux clichés et deux villes qui n’ont rien demandé ; d’un côté la mafia et les poubelles entassées, de l’autre, la beauté ? Mais je croyais que celle de Venise tenait déjà à la poétique des ruines.
La salle des profs sent la ZEP : une équipe jeune, au fort turn-over. Le tutoiement est de rigueur ; une enseignante au nom arabe se plaint de l’absence de mixité. De l’absence de blancs. À l’inverse, au théâtre d’Aubervilliers où l’on déjeune longuement avec O., il n’y aura que ça. O. marche avec moi jusqu’à Pleyel, par le stade de France ; nous passons sous un tunnel, nous respirons souvent mal. Nous avons toutes les deux enseigné à l’Université de Saint-Denis, dite autrefois Vincennes, et qui n’est pas si loin (mais Saint-Denis est grand). Comme à Créteil ou à Nanterre : il fallait construire de quoi accueillir les nouveaux étudiants. Aujourd’hui aussi certains de ces campus débordent. Saint-Denis est la fac où j’ai préféré enseigné.
À Saint-Denis il y a aussi un autre souvenir familial. Chez mes grands-parents du Perreux, dans leur maison actuelle en Provence, il y a des fauteuils (Voltaire, ou Louis XV, je ne sais), devant la télévision. Ils accompagnaient autrefois un canapé assorti, que je n’ai pas connu, mais dont je sais que l’histoire contient deux moments marquants :
1) Gambetta s’y serait assis.
2) Il aurait été vendu, après la guerre, au profit d’une organisation proche de l’Action Française.
Quant au premier point, c’est une drôle d’histoire que la légende familiale a longtemps déformée. La grand-mère de ma propre grand-mère, Philomène, arrivant de sa Bretagne natale, aurait été envoyée à Paris chez un oncle nommé Cottereau qui avait proposé de s’occuper de son éducation et qui aurait été, c’est ainsi que ma grand-mère l’expliquait, maire de Saint-Denis à la fin du XIXème siècle. C’est ainsi que Gambetta aurait honoré de son postérieur le meuble ensuite transmis de mère en fille et transbahuté de Saint-Denis au Perreux avant de connaître la deuxième grande péripétie de son existence.
Mais il n’y a pas de Cottereau dans la liste des maires de Saint-Denis. Il y en eut bien un qui fut maire de Noisy-le-Sec ; il y a sa rue et son école. Mais c’était un siècle trop tôt. Si dans les récits familiaux on ne s’est pas trompé de ville, c’est donc sur le nom qu’il doit y avoir erreur, ou sur la fonction. L’oncle Cottereau de Saint-Denis était peut-être simple conseiller municipal. Pourtant Philomène se souvient bien, écrit ma grand-mère, « du gros Gambetta qui débordait tellement des fauteuils louis-philipparts en velours grenat qu'il s'installait sur le canapé assorti » (c’était donc Louis-Philippe !) Il faut donc bien que l’oncle fût un personnage, puisqu’il recevait des notables.
Ce qui est plus sûr, c’est la suite. Je la connais par le récit écrit qu’en a fait ma grand-mère Geneviève, alors jeune retraitée, en 1989, tandis que Maspero faisait son voyage en RER et que le monde changeait ; dans ce texte, elle se souvient mieux qu’aujourd’hui de l’histoire de Philomène. Elle raconte un mariage sans bonheur (« La nuit de noces, ma grand-mère, un jour, me fit savoir que ça avait été une déception, mais Maman l'empêcha de continuer… »), la grande maison rue Catulienne, à Saint-Denis toujours, où le couple louait des chambres meublées. Et puis un amant de passage parmi les locataires, la naissance de mon arrière-grand-mère, Marthe, et nous tous qui avons hérité de l’aventurier du Schleswig-Holstein une grande taille et souvent des yeux bleus. John Svenson est ensuite parti aux États-Unis. Il en revenu une fois en France, mais au lieu d’y retrouver Philomène et sa fille illégitime, il a épousé la voisine, l’a emmenée avec lui et lui a fait des enfants : nos cousins d’Amérique.
Quant au deuxième événement dans la vie du canapé Gambetta : il avait donc dû, avec les fauteuils qui sont aujourd’hui en Provence, se retrouver au Perreux où Marthe, la fille de Philomène et de l’amant Svenson, s’était installée avec son mari. Marthe a aussi écrit sur sa vie, pour ses très nombreux petits-enfants ; mais elle garde un silence pudique sur les positions politiques de son mari et sur son activité pendant la guerre. C’est par Geneviève, très critique de son père, que l’on sait ce qu’il advint du canapé ; vendu, à la fin des années quarante, au profit d’une œuvre d’extrême-droite proche de l'Action Française. Parmi les reliques conservées au grenier, chez mes grands-parents, il y a La vie exemplaire de Philippe Pétain et quelques autres livres dans le même ton, conservés au prétexte que l'un de nous fera peut-être un jour quelque thèse d'histoire; livres hérités de bon-papa, le mari de Marthe, que je n’ai pas connu. En revanche, je me souviens bien de bonne-maman (ou BM, « comme les choco BM »), qui lui a survécu longtemps et qui est morte quand j’avais quatre ans. Il paraît qu’au mariage de mes parents, elle est devenue fabuleusement copine avec la grand-mère de ma mère, celle qui n’avait pas été déportée, une Juive née à Moscou ; et qu’elles ont passé la nuit dans la salle de bain à se raconter des histoires en ricanant, l’une à poil dans la baignoire et l’autre assise sur le rebord. Elles ont continué à correspondre jusqu’à la mort de Marthe.
Le paradoxe du canapé, de Gambetta aux maurassiens, résume peut-être les transformations politiques d’une famille française banale le long d’un gros demi-siècle, avec la satisfaction ultime que ne s’assoient aujourd’hui jamais, dans les fauteuils assortis, que des forces du progrès, nous autres. Le jour du 2e tour, un de mes cousins germains, de ceux qui fréquentent les fameux fauteuils, m’écrira cependant sa décision de voter pour Marine Le Pen. Il étale longuement sa haine des arabes, donnant dans la provocation explicite à laquelle je décide de ne pas répondre.
J’ai cherché une caricature qui représenterait Gambetta sur un canapé. On préférait se moquer de son œil de verre et de sa fuite en Montgolfière ; on le voit cependant s’asseoir ici sur, je crois, un ecclésiastique. Mais il a un dos musculeux et des fesses fermes qui ne correspondent guère aux souvenirs d’enfance de mon arrière-arrière-grand-mère Philomène.
La salle des profs sent la ZEP : une équipe jeune, au fort turn-over. Le tutoiement est de rigueur ; une enseignante au nom arabe se plaint de l’absence de mixité. De l’absence de blancs. À l’inverse, au théâtre d’Aubervilliers où l’on déjeune longuement avec O., il n’y aura que ça. O. marche avec moi jusqu’à Pleyel, par le stade de France ; nous passons sous un tunnel, nous respirons souvent mal. Nous avons toutes les deux enseigné à l’Université de Saint-Denis, dite autrefois Vincennes, et qui n’est pas si loin (mais Saint-Denis est grand). Comme à Créteil ou à Nanterre : il fallait construire de quoi accueillir les nouveaux étudiants. Aujourd’hui aussi certains de ces campus débordent. Saint-Denis est la fac où j’ai préféré enseigné.
À Saint-Denis il y a aussi un autre souvenir familial. Chez mes grands-parents du Perreux, dans leur maison actuelle en Provence, il y a des fauteuils (Voltaire, ou Louis XV, je ne sais), devant la télévision. Ils accompagnaient autrefois un canapé assorti, que je n’ai pas connu, mais dont je sais que l’histoire contient deux moments marquants :
1) Gambetta s’y serait assis.
2) Il aurait été vendu, après la guerre, au profit d’une organisation proche de l’Action Française.
Quant au premier point, c’est une drôle d’histoire que la légende familiale a longtemps déformée. La grand-mère de ma propre grand-mère, Philomène, arrivant de sa Bretagne natale, aurait été envoyée à Paris chez un oncle nommé Cottereau qui avait proposé de s’occuper de son éducation et qui aurait été, c’est ainsi que ma grand-mère l’expliquait, maire de Saint-Denis à la fin du XIXème siècle. C’est ainsi que Gambetta aurait honoré de son postérieur le meuble ensuite transmis de mère en fille et transbahuté de Saint-Denis au Perreux avant de connaître la deuxième grande péripétie de son existence.
Mais il n’y a pas de Cottereau dans la liste des maires de Saint-Denis. Il y en eut bien un qui fut maire de Noisy-le-Sec ; il y a sa rue et son école. Mais c’était un siècle trop tôt. Si dans les récits familiaux on ne s’est pas trompé de ville, c’est donc sur le nom qu’il doit y avoir erreur, ou sur la fonction. L’oncle Cottereau de Saint-Denis était peut-être simple conseiller municipal. Pourtant Philomène se souvient bien, écrit ma grand-mère, « du gros Gambetta qui débordait tellement des fauteuils louis-philipparts en velours grenat qu'il s'installait sur le canapé assorti » (c’était donc Louis-Philippe !) Il faut donc bien que l’oncle fût un personnage, puisqu’il recevait des notables.
Ce qui est plus sûr, c’est la suite. Je la connais par le récit écrit qu’en a fait ma grand-mère Geneviève, alors jeune retraitée, en 1989, tandis que Maspero faisait son voyage en RER et que le monde changeait ; dans ce texte, elle se souvient mieux qu’aujourd’hui de l’histoire de Philomène. Elle raconte un mariage sans bonheur (« La nuit de noces, ma grand-mère, un jour, me fit savoir que ça avait été une déception, mais Maman l'empêcha de continuer… »), la grande maison rue Catulienne, à Saint-Denis toujours, où le couple louait des chambres meublées. Et puis un amant de passage parmi les locataires, la naissance de mon arrière-grand-mère, Marthe, et nous tous qui avons hérité de l’aventurier du Schleswig-Holstein une grande taille et souvent des yeux bleus. John Svenson est ensuite parti aux États-Unis. Il en revenu une fois en France, mais au lieu d’y retrouver Philomène et sa fille illégitime, il a épousé la voisine, l’a emmenée avec lui et lui a fait des enfants : nos cousins d’Amérique.
Quant au deuxième événement dans la vie du canapé Gambetta : il avait donc dû, avec les fauteuils qui sont aujourd’hui en Provence, se retrouver au Perreux où Marthe, la fille de Philomène et de l’amant Svenson, s’était installée avec son mari. Marthe a aussi écrit sur sa vie, pour ses très nombreux petits-enfants ; mais elle garde un silence pudique sur les positions politiques de son mari et sur son activité pendant la guerre. C’est par Geneviève, très critique de son père, que l’on sait ce qu’il advint du canapé ; vendu, à la fin des années quarante, au profit d’une œuvre d’extrême-droite proche de l'Action Française. Parmi les reliques conservées au grenier, chez mes grands-parents, il y a La vie exemplaire de Philippe Pétain et quelques autres livres dans le même ton, conservés au prétexte que l'un de nous fera peut-être un jour quelque thèse d'histoire; livres hérités de bon-papa, le mari de Marthe, que je n’ai pas connu. En revanche, je me souviens bien de bonne-maman (ou BM, « comme les choco BM »), qui lui a survécu longtemps et qui est morte quand j’avais quatre ans. Il paraît qu’au mariage de mes parents, elle est devenue fabuleusement copine avec la grand-mère de ma mère, celle qui n’avait pas été déportée, une Juive née à Moscou ; et qu’elles ont passé la nuit dans la salle de bain à se raconter des histoires en ricanant, l’une à poil dans la baignoire et l’autre assise sur le rebord. Elles ont continué à correspondre jusqu’à la mort de Marthe.
Le paradoxe du canapé, de Gambetta aux maurassiens, résume peut-être les transformations politiques d’une famille française banale le long d’un gros demi-siècle, avec la satisfaction ultime que ne s’assoient aujourd’hui jamais, dans les fauteuils assortis, que des forces du progrès, nous autres. Le jour du 2e tour, un de mes cousins germains, de ceux qui fréquentent les fameux fauteuils, m’écrira cependant sa décision de voter pour Marine Le Pen. Il étale longuement sa haine des arabes, donnant dans la provocation explicite à laquelle je décide de ne pas répondre.
J’ai cherché une caricature qui représenterait Gambetta sur un canapé. On préférait se moquer de son œil de verre et de sa fuite en Montgolfière ; on le voit cependant s’asseoir ici sur, je crois, un ecclésiastique. Mais il a un dos musculeux et des fesses fermes qui ne correspondent guère aux souvenirs d’enfance de mon arrière-arrière-grand-mère Philomène.
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O. me laisse seule, et je continue ma marche vers Saint-Ouen. Sur les quais de Seine, en face de l’île Saint-Denis, près de la veille église, quelques vignes ont été plantées au bord des voies sur berge. Il existe un Saint-Ouen-les-Vignes, en Indre-et-Loire, près d’un Montreuil-en-Touraine. C’est certainement très bucolique. Ici, les pieds étiques paraissent artificiels et vains. Comme le miel de béton des bâtiments parisiens, et les vendanges de Montmartre, ils valent sans doute mieux que rien. Ouen est la francisation d’Owen. En Normandie, on prononce ouhan, en nasalisant le « an » ; c’est un prénom, paraît-il, qui peut y être encore donné.
Poursuivant vers les Grésillons, on découvre la semoulerie Panzani. Il y a moins de deux ans, un silo à grains y a explosé, sans faire de victimes. Les semouleries correspondent à la « filière blé dur » de Panzani. Je pense aux photographies des Becher.

Peut-être parce que ces photographies de
bâtiments industriels, qui montrent sur une planche l’itération de formes
abstraites, entrent en résonnance avec ce que l’on dit de la banlieue : la
répétition de mouvements pendulaires, l’uniformité de l’habitat et sa dimension
fonctionnelle et sans plaisirs. Il est inutile d’ajouter que tout est faux. Aux
Grésillons, la ligne 15 rejoindra le RER C, qui me ramène à Paris. Je vis tout
près, mais le trajet est long et plein de détours absurdes. Sur Inter le soir, Macron
et Le Pen tiennent leur débat d’entre-deux-tours. Sa tenue d’ailleurs n’a pas
fait débat et c’est la première victoire de la candidate du Front National. Il
y a douze ans, dans mon lycée de province, aller manifester était une évidence.
Je ne parviens pas à écouter jusqu’au bout.
4 mai 2017
Il faut d’abord, pour respecter le parcours, revenir aux Grésillons, par ces mêmes détours absurdes. Dès qu’il s’aventure en banlieue, le RER C devient illisible ; plus que sur toute autre ligne, il distingue entre ceux qui le prennent tous les jours et ceux qui, aventuriers d’un instant, doivent d’occasion l’employer et ne savent vers quel quai courir. La zone des Grésillons paraît industrielle. Pourtant, tout près, il y a le métro 13 et ce que le métro définit encore : une zone d’habitation. La première mission du Grand Paris, son premier effet visible, sera de désengorger la 13 ; d’abord par le prolongement de la 14, qui la doublera jusqu’à Saint-Ouen. La ligne 13 je le sais je la prends souvent ; il faut calculer ses horaires, partir plus tôt, rentrer plus tard. On y lit encore très bien, quand on sait s’y prendre.En 1960, Maurice Pialat a réalisé un court film sur la banlieue dont le titre est surprenant : L’Amour existe. Il commence par ces images de trains qu’il faut prendre, cette rhétorique du conformisme, de la machine, des vies de bureau trop réglées, de vies étriquées. C’est d’emblée un jugement.
La banlieue, dans ce
film, c’est d’abord quelque chose qu’on dénonce. Ce n’est pas de sa faute, mais
ce qu’elle exprime, ce qu’elle contient, il convient de dire que ce n’est pas juste. Ce n’est pas que la banlieue soit
le mal. Mais la banlieue est injuste. Elle est l’injustice.
Longtemps,
j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Aux
confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film. La
mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra jamais plus
appréhender. Longuement, j’ai habité ce quartier de Courbevoie, les bombes
démolirent les vieilles maisons, mais l’église épargnée fut ainsi dégagé. Je
troque une victime contre ces pierres consacrées : c’était un camarade
d’école, nous chantions dans la classe proche, « mourir pour la patrie, un
jour de gloire pour cent ans de vie ! » Les cartes de géographie
Vidal-Lablache éveillaient le désir de voyages lointains, mais entretenaient
surtout leur illusion, au sein même de nos paysages pauvres.
Et puis, il y a le cinéma, où « les garçons et les filles / acquittent pour quelques sous un règne de deux heures. » À chaque fois que je revois ce film, cette phrase me heurte par sa beauté, malgré la voix trop emphatique du commentaire, peut-être seulement datée, qui me gêne. C’est l’alexandrin fortuit et gratifiant, le contentement qu’il offre à qui le profère et à qui l’entend. Cette phrase demeure pour moi un exact moment de grâce, auquel est suspendue toute la beauté tenace du film.
Le commentaire égrène aussi des statistiques : nombre de lycées à Paris, en banlieue ; nombres d’universités, de théâtres. Lorsque le film est sorti, il n’y avait pas de théâtres en banlieue ; aujourd’hui, depuis Gabriel-Péri, des flèches rayées rouges et blanches balisent le chemin jusqu’au T2G. Tout près, une machine à excavation entourée de barrières porte en très grand le mot « BLISS ». La béatitude. Est-ce un engin de chantier ou une installation artistique ?

En fait, ça s’appelle la « presse Bliss », une ancienne machine des usines Chausson, qui servait au pressage des tôles. Chausson fabriquait des pièces détachées pour l’industrie automobile. Dans les années 50, on a vu circuler dans Paris et dans la banlieue des autobus modèle « APU 53 » construits par Chausson, verts et blancs. La presse Bliss se tient à l’entrée des anciennes usines, qui ont cessé leur activité en 2000. Il y a dix ans, elles ont été détruites ; on a laissé la machine en souvenir, et autour il y aura, annonce-t-on, un « écoquartier ». C’est un mot qui revient souvent, dans la terminologie du Grand Paris aussi. Qu’est-ce qu’un écoquartier ? Un quartier-maison ? Un endroit où il fait bon vivre, où l’homme son habitat fonctionnent dans une synergie heureuse. Bliss partout. Justice partout.

Les affiches pour les législatives commencent à être collées. Il y a quelques jours, le mouvement de Mélenchon a décidé de ne pas appeler à voter Macron au deuxième tour. Mais à Gennevilliers, les candidats du Front de Gauche ont ajouté sur leurs affiches électorales des bandeaux colorés appelant vivement leurs électeurs à « ne pas s’abstenir ».
Après Les Agnettes, en descendant vers la Défense, le paysage change à nouveau. Cette fois ce sont les villes reliées à Saint-Lazare ; l’ambiance est résidentielle et familiale. Là où Gennevilliers arborait un « ville fleuri » doublé d’une « ville internet » (la connectivité se mesure aux nombres d’arobases), Puteaux a son propre petit jardin du Luxembourg ; vue sur la Tour Eiffel, la Défense et la Seine. Des enfants bien mis font tourner leurs grands-parents en bourrique.
C’est à l’heure de la sortie des bureaux que j’arrive à la Défense. Tout est reflets ; on se perd, dans les parkings, les terrasses à hauteurs diverses, et cette perspective volontairement ratée des deux arches, celui du Triomphe napoléonien et celui de la croissance florissante. À Nanterre, la traversée est hostile. De cette ville je ne connais que le campus et le théâtre. Il y a quelques pavillons, côté « ville ». Mais ce sont surtout des terrains vagues, des espaces de travaux, des axes routiers.
Lors de mes arrêts, sur des bancs, dans des cafés, c’est un livre de Robert Merle que je lis. Son titre me gêne un peu : Fortune de France. Je trouve que ces temps-ci il pourrait prêter à soupçon. En réalité c’est une saga historique sur une famille protestante dans le Périgord et c’est bien. Mais à Nanterre c’est à un autre livre de Robert Merle que je pense : Derrière la vitre. Robert Merle était angliciste et il avait fait partie des premiers professeurs à être mutés de l’Université de Paris à celle de Nanterre. Derrière la vitre, un de ses meilleurs livres, raconte la journée du 22 mars 1968, croisant les destins d’étudiants et de professeurs de tous bords, d’un habitant du bidonville aussi, en contrepoint disharmonique. Daniel Cohn-Bendit aussi soutient Emmanuel Macron, tiens. Il dit dans Libération, le 13 avril dernier :
Moi
je suis un soutien exigeant, pas un béni-oui-oui. Il est favorable à une
réduction de la part du nucléaire à 50 % dans l’électricité en 2030 ?
Ça veut dire qu’il faudra fermer plus qu’une centrale nucléaire. Pas seulement
Fessenheim. Quand il dit qu’il va remettre une taxation écologique pour
soulager celle du travail, il faudra le faire. Je serai exigeant.
Plus loin le journaliste demande :
Lorsque
Macron annonce une réforme du code du travail par ordonnances, cela paraît
autoritaire…
Je
viens de l’appeler et nous en avons parlé tous les deux. Je lui ai dit : «Tes ordonnances, je ne comprends pas… Tu ne
vas pas te mettre la CFDT sur le dos ?» Il m’a répondu que sur la loi
travail, il ne faut pas des ordonnances mais une ordonnance qui renforce
les possibilités de négociations d’accords d’entreprise. Ni plus ni moins.
Je lui ai dit : «Tu ne peux pas, à
la Fillon ou Juppé, te lancer dans une orgie d’ordonnances.»
Voilà où la discussion s’arrête. Dany tutoie Manu et lui donne des conseils. Il est même capable de lui dire ses quatre vérités quand, vraiment, il exagère ; voilà de quoi rassurer la gauche, et clarifier la ligne de ceux d’En Marche ! Plusieurs fois, on m’a fait remarquer que de me mettre ainsi en marche, justement, prenait un aspect politique, ces jours-ci. Mais Macron a intitulé son livre Révolution. On ne va pas se priver de rendre leurs sens aux mots. Ainsi, moi, je fais le tour. En plus des affiches pour les législatives françaises, on en trouve quelques-unes pour les élections algériennes qui se tiendront samedi. Le FLN énonce, en français, ses dispositions pour les expatriés. La première concerne le rapatriement des corps.
La ligne 15 aura deux gares à Nanterre ; aucune ne recoupera le RER A qui y a aussi plusieurs stations, et qu’on pourra rejoindre à la Défense. L’une sera dans le quartier de la Boule, plus résidentiel. De là, on peut marcher jusqu’à Nanterre-ville, et prendre pour rentrer le train « POPU ». Le populo, le soir, fait plutôt le trajet dans l’autre sens. La RATP fait de la poésie dans les noms en quatre lettres de ses trains bien plus que dans les haïkus bucoliques de son prix annuel de poésie, qui sont le dernier refuge public du genre poétique, sa seule trace d’existence urbaine hors des librairies spécialisées, et qui donnent de la chose une image déformée, celle de vers sibyllins et jolis, pas trop de fleurs mais de l’humanité, surtout l’humanité. Mais à côté, il y a les trains POPU, et les trains PUMA qui traînent…
Il a fallu s’amuser, à choisir les noms des trains. Il y a des contraintes, c’est oulipien. La première lettre c’est la destination. Les trains de retour vers Paris commenceront par P. Mais il y a une exception : les trains vers Massy, ils commenceront par K. La deuxième lettre, c’est une voyelle ; elle dira O pour omnibus, autre chose pour un direct ou un « semi-direct ». Et après, il faut essayer de faire un mot avec ça. Et avec PUMA, les jours de « ralentissements », prendre le risque en plus de se faire engueuler.
6 mai 2017
La pluie de l’autre jour m’a rendue malade et je passe une journée entière à Paris à soigner mon rhume. C’est de Nanterre Université que je repars ensuite, me perdant encore dans une ville impraticable, repassant involontairement près des Amandiers, puis retrouvant les promenades agréables des quartiers pavillonnaires, à partir de la rue de Suresnes. Le parc André-Malraux est vide. Les tours de la Défense, pourtant très proches, sont perdues dans la brume. Depuis le mont Valérien non plus je ne verrai rien, même pas les écluses sur la Seine. Trois touristes cherchent en vain la Tour Eiffel dans le brouillard. Deux enfants surveillés par leur père font du vélo sur l’esplanade ; il y a des cars qui s’arrêtent le long du cimetière militaire. La chanson de Brel : « Je voulais voir … j’ai vu le Mont Valérien ». J’ai longtemps cru à quelque chose de très exotique, comme Vesoul ou Vierzon. Je ne savais pas que c’était à côté de Paris.Et puis Rueil. Il y a un livre de Queneau qui s’appelle Loin de Rueil ; un de mes préférés. Quand je le relis je corne les pages qui s’imposent. Il y a dedans cette histoire de poux, qui revient, et les paris sur un cheval qui s’appelle Peau-de-Pou, qui me fait repenser à mon Dieu-d’Occasion d’il y a quelques jours, dans le bar PMU. Loin de Rueil : c’est l’histoire d’un rêveur. C’est un livre sur le cinéma ; sur l’enfance ; sur les filiations réinventées. Pourquoi Rueil ? C’est par ce livre que la première fois j’ai lu le nom de cette ville, qui me laissait douter de sa prononciation. Queneau n’apparaît pas dans la liste des personnalités liés, selon la page wikipédia, à la commune de Rueil-Malmaison (qui sont pourtant nombreuses ; il y a Joséphine de Beauharnais, France Gall et Michel Berger, Jean Dujardin qui y est né). C’est riche. En lisant le livre, j’avais cru à une banlieue de classe moyenne, j’avais imaginé l’habitat pavillonnaire « symbole du confort anesthésiant de la banlieue ».
« -
Oh bien moi, dit Thérèse, je connais bien des gens à Rueil qui n’ont jamais vu Notre-Dame. […]
-
On ne doit pas s’amuser beaucoup dans votre bled, dit Lulu Doumer.
-
Oh pour être calme c’est calme, dit Thérèse. T’as le cinéma le dimanche. Et si
tu veux danser tu peux descendre jusqu’à Suresnes où l’on mange des moules et
où les frites sont bonnes. Qu’est-ce que tu désires de plus ? » (Loin de Rueil, folio, p. 15)
Mes images de la banlieue viennent des vieux films et des chansons, des livres. Ça sent les années cinquante, les histoires de mes parents et de mes grands-parents. Les souvenirs d’enfance ont souvent davantage couleur de vérité que les savoirs d’adulte, et les promenades faites depuis dix ans, ma fréquentation assidue de Saint-Denis, de Fresnes, de Joinville n’ont pas changé grand-chose à mes réminiscences.
Chez Queneau, chez Pialat, ce qui sauve de l’ennui, dans la banlieue, que ce soit à Pantin où à Rueil, c’est le cinéma municipal. De cela il reste des traces. Partout j’ai croisé des affiches où les mairies annoncent le programme de la semaine. Ce sont des sorties un peu en retard sur Paris, les bobines passent le périphérique quand la ville s’en est lassée.
À Rueil vit le poète inconnu Des Cigales.
« Contrairement
au proverbe qui veut que le prophète ne le soit pas en son pays ici je fais
autorité. On m’admire. Le maire m’admire. Le rédacteur en chef du Nouvelliste
de Rueil m’admire. L’Aumône m’admire. Offroir m’admire. L’épicier m’admire. Le
garde champêtre m’admire. Tout Rueil m’admire et Nanterre même et Suresnes et
Courbevoie. Malheureusement dès qu’on a passé la Seine on ne me connaît plus et
les poètes de ces régions m’ignorent. Ceux de Paris par exemple et même ceux de
Neuilly ricanent en entendant prononcer mon nom ce qui ne leur arrive jamais
d’ailleurs, ils ne ricanent donc même pas : les cuistres !
-
Nous habitons si loin de la capitale, dit L’Aumône.
-
Après tout tel Jules César j’aime mieux être premier à Rueil que je le ne sais
combienième à Paris. » (28-29).
La Seine donc : et parce qu’elle se contorsionne elle multiplie les frontières, les sous-régions, les divisions de l’influence. Même Neuilly est un autre monde. Au pont de Suresnes, je veux descendre au bord de l’eau. Un petit chemin très mal entretenu me permet d’avancer pendant quelques dizaines de mètres, parmi les orties ; visiblement on n’y vient pas souvent, même les capsules de bière y sont rares. C’est que le chemin s’arrête net ; on a le choix entre revenir en arrière, se jeter à l’eau ou remonter directement sur les voies sur le périphérique (ça doit être le périphérique). Les bords de Seine en ces conditions ne sauraient être très agréables ; je remonte un peu plus haut dans la ville. C’est la région des coteaux, des hauteurs qui permettent un peu de bucolique. Un minibus municipal, baptisé le Clodoald, permet aux habitants de Saint-Cloud (les Clodoaldiens) de gravir les collines. Hugo écrit de Louis-Napoléon Bonaparte, dans « Souvenir de la nuit du 4 » :
Il
veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été
Où
viendront l’adorer les préfets et les maires…
Saint-Cloud, petit Versailles nouveau régime. Ma mère a grandi à La Celle-Saint-Cloud. C’est loin. J’ai des souvenirs très ténus du jardin, aucun de la maison, qui a été vendue quand j’étais enfant. De ces visites, la principale chose qui me revient c’est, je devais être très petite, les bouchons sur la route, à l’arrivée et au départ. Je ne crois pas qu’on s’arrêtait à Paris. On ne la traversait sans doute même pas. Je ne sais plus.
Plutôt que la rivière je suis le tramway jusqu’au pont de Saint-Cloud. Il y a des salles à louer pour des séminaires d’entreprise, des restaurants à banquets. Quelque part, on propose de découvrir l’expérience originale du golf d’intérieur. Idéal pour le team-building ? Ou pour la destruction expiatoire des meubles ? Pour accéder au parc, depuis la station du métro, à moins que je m’y sois mal prise, il faut une traversée compliquée des axes routiers, un passage souterrain et, d’un coup, la verdure absurde. Le parc, je l’ai connu à la fin de mon adolescence, pour son festival de rock ; il m’est méconnaissable, « calme et tranquille » comme disait une chanson de cette époque (c’était Noir Désir, ça parlait de drogues dures). Quelques cyclistes font courir leurs grands chiens parmi les flaques. On peut sortir du côté de la manufacture de Sèvres.
Pour aller à Issy je crois devoir traverser la Seine ; mais non ; il faut simplement longer les friches de l’île Seguin, et on y arrive tout simplement. C’est une ville qui ressemble à nouveau à Paris ; on voit qu’on est sur le métro. À partir de la gare de RER, on retrouve le tronçon sud de la ligne 15, sa construction déjà avancée. Les panneaux de la SGP parlent de « signalétique participative ». Il y a même, sous le viaduc, une exposition sur le Grand Paris, ouverte à des horaires réduits. D’autres affiches annoncent une autre exposition, « peindre la banlieue. » La ville dit :
« Ainsi à travers les pièces sélectionnées et les choix muséographiques, l’exposition montre des œuvres dont les auteurs se sont plus à peindre la banlieue comme un coin de paradis, que ce soit en représentant des paysages arcadiens, ou en évoquant des lieux de détente et de loisirs ouverts aux « pratiques récréatives ». Elle attire aussi l’attention sur le fait que la banlieue a été un acteur économique, où l’industrialisation qui se développe, côtoie longtemps un secteur agricole très vivace. Elle souligne enfin que le développement de la banlieue prend de plus en plus la forme d’une expansion urbaine stricto sensu, au terme de laquelle la banlieue, aujourd’hui, est surtout perçue comme de longs rubans urbanisés où alternent grands ensembles d’habitat social et logements pavillonnaires. »
Voilà, en trois parties, la banlieue de Paris. J’y retrouve, sur l’affiche, Nogent et les canots.

La station suivante est près du Fort. Ce n’est
pas le premier que je croise. Et puis, à Malakoff, cette double flèche,
pointant dans la même direction : « Maison des poètes » et
« Institut de Pathologie ». En 1856, Gérard de Nerval était à Passy,
en la maison du Docteur Blanche, quand parurent Les Filles du Feu. De banlieues plus lointaines et septentrionales
il écrivait :
Ermenonville !
pays où fleurissait encore l’idylle antique, — traduite une seconde fois
d’après Gessner ! tu as perdu ta seule étoile, qui chatoyait pour moi d’un
double éclat. Tour à tour bleue et rose comme l’astre trompeur d’Aldebaran,
c’était Adrienne ou Sylvie, — c’étaient les deux moitiés d’un seul amour. L’une
était l’idéal sublime, l’autre la douce réalité. Que me font maintenant tes
ombrages et tes lacs, et même ton désert ? Othys, Montagny, Loisy, pauvres
hameaux voisins, Châalis, — que l’on restaure, — vous n’avez rien gardé de tout
ce passé ! Quelquefois j’ai besoin de revoir ces lieux de solitude et de
rêverie. J’y relève tristement en moi-même les traces fugitives d’une époque où
le naturel était affecté ; je souris parfois en lisant sur le flanc des
granits certains vers de Roucher, qui m’avaient paru sublimes, — ou des maximes
de bienfaisance au-dessus d’une fontaine ou d’une grotte consacrée à Pan. Les
étangs, creusés à si grands frais, étalent en vain leur eau morte que le cygne
dédaigne. Il n’est plus, le temps où les chasses de Condé passaient avec leurs
amazones fières, où les cors se répondaient de loin, multipliés par les
échos !… Pour se rendre à Ermenonville, on ne trouve plus aujourd’hui de
route directe. Quelquefois j’y vais par Creil et Senlis, d’autres fois par
Dammartin.
Car il est bon, parfois, de changer
d’itinéraire, et d’éprouver de nouvelles correspondances. À Montrouge, j’attrape
la 4, qui coupe en deux moitiés mon cercle imparfait et me ramène chez moi, à
son autre terminus.

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