Miss MacIntosh, My Darling - §16
Le Projet Young, ou comment j'ai choisi de traduire un roman sur la fin des limites en espace confiné.
Le paragraphe du jour :
Le paragraphe du jour :
Qu’elle avait simplement
disparu, je l’avais toujours dit, car elle avait le visage de tous
les visages, le cœur de tous les cœurs, et jamais personne ne
l’avait égalée dans sa vérité, elle qui n’était qu’une
pauvre gouvernante, une vieille dame qui se promenait sur le rivage, qui
faisait son petit tour, les cristaux de sel comme du poil aux joues
et au menton qu’elle avait pointu, elle que rien n’étonnait, et
que nul spectre n’accompagnait dans ses promenades nocturnes ou
matinales. Elle n’avait pas de prince charmant et c’était une
vieille fille, qui n’avait pas même voulu du rêve comme époux.
Nous étions toujours seules. Nous nous asseyions chaque soir sous la
lampe à pétrole, une vieille gouvernante et une enfant occupées à
jouer aux dominos, deux êtres conscients, seuls dans cette grande
demeure d’ombres et de monstres, la citadelle de ma mère, tout en
rêves, en visions et en prétendants imaginaires, brigueurs de
trônes disparus, la demeure où ma mère rêvait, quand la tempête faisait
rage, que la foudre avait frappé cinquante chevaux blancs et
sauvages dans un jardin à l’abandon ou que des noyés d’antan
s’avançaient sur la rive, les cheveux trempés. Il n’y avait
cependant personne, et rien de grave, disait Miss MacIntosh, dont les
aiguilles en ivoire cliquetaient comme son dentier, non, il ne
fallait pas rêver de ce qui n’avait aucune réalité et n’en
aurait jamais, et quand je serais grande, j’allais vraiment devoir
quitter ce royaume d’ombres, cette vieille maison de la Nouvelle
Angleterre et ses privilèges du passé, ces choses dont nous avions
héritées, ce que nous avions volé aux morts, j’allais devoir
faire ma vie, me rendre utile et commencer par voir l’Amérique, le
vaste intérieur de ses terres, les grands espaces du Midwest, cette
vie dans laquelle l’imagination démoniaque n’avait pas à
s’interposer entre soi-même et la réalité transparente des
choses simples, car la réalité était très bonne et les vivants
pouvaient la trouver, et même la voir à l’œil nu. Il ne faut
jurer que par le bon sens, avait-elle toujours dit, oui, l’âme ne
devrait pas rêver de ces choses très lointaines qui ne
deviendraient jamais réalité, car le chemin était fort simple, et
tout droit. C’était une route de granite et non la route des mers
que prenaient les bateaux avant de passer par-dessus le bord d’un
horizon lointain. Mais quand plus jamais le soir sous la lueur de la
lampe à pétrole nous ne jouâmes longuement aux dominos ni aux
casse-tête, Miss MacIntosh et moi, deux êtres vivants seuls dans
cette grande demeure enchantée qui était hors du temps, quand je
m’étais retrouvée seule, à crier, déchaînée, j’avais alors
rêvé d’elle, ma très chère aux joues rousses, car elle seule
avait été si vraie, si bonne et, même dans sa rudesse, si
gentille.
Pour reprendre depuis le début :
Le chauffeur du bus sifflotait, peut-être parce qu’il allait
retrouver sa femme, qui serait une femme à forte poitrine, signe
d’une maturité accomplie. Il ne pouvait pas ne pas avoir, de mon
point de vue, femme et enfants, oui, un bonheur auquel je n’aurais
jamais pu croire, même dans quelque légende de l’âge d’or. Sur
la route il nous avait souvent parlé de sa vieille qui l’attendait,
et il allait rentrer.
Il avait l’air d’un Témoin de Jéhovah ou d’un type bizarre
dans le genre, avec sa tignasse qui lui tombait presque sur les
épaules. Un Témoin ne conduirait peut-être pas un bus Grey Goose,
même en ces terres reculées, en cette Amérique intérieure, mais
on ne pouvait pas rater son grand crâne, vieux dôme d’un autre
temps couvert de frises, et il avait parfois dans les yeux la lueur
d’une vision personnelle, plus intense. Sa conduite, à vrai dire,
était erratique, peut-être en raison de l’épais brouillard qui
masquait presque entièrement l’asphalte, le marquage, et plus
d’une fois, comme il faisait de soudaines embardées, j’avais cru
que nous allions basculer dans le fossé, qu’il allait mourir avec
ses trois passagers décapités, nos têtes parties rouler sur les
plants flétris d’un champ de maïs. Il s’était félicité d’un
sifflement chaque fois qu’il l’avait échappé belle, s’était
retourné pour nous sourire par dessus l’épaule l’air
sereinement triomphal, même quand le bus avait frôlé l’aile
d’une camionnette qui véhiculait péniblement toute une pile de
meubles touchant presque au ciel menaçant, un piano droit, une
chaise à bascule, un étendoir à linge, un chapeau pour dame orné
de plumes flottant là-haut dans le gris du brouillard tel un
compagnon des airs.
Était-il,
après tout, célibataire,
peut-être même fou,
un genre de Don Quichotte en guerre contre des moulins à vent, un
esprit vierge, personne…
et sa vie de famille, une
émanation de mon imagination galopante, oui, de mon désir de
relations humaines stables ? Tout
au long du trajet, il
avait bu du whisky à la bouteille sans jamais s’en cacher, mais en
invoquant maintes fois
Dieu, les anges, les archanges, l’ange Gabriel. Tout
au long du trajet, il avait chanté, sifflé, parlé tout
seul, imaginé ce que la
vieille dirait en le voyant, sûrement
d’aller se faire décapiter ailleurs.
Il y avait un couple endormi,
deux
tourtereaux, un garçon et une fille, les seuls autres passagers. Ils
étaient montés à bord sous un soleil de plomb dans une ville de
céramistes couleur de
poussière et,
la main sur les yeux, avaient essayé de dormir
jusqu’au dernier kilomètre langoureusement grinçant de ce paysage
trop familier.
La fille, mince et terne,
peut-être moins âgée qu’elle n’en avait l’air, était
enceinte… et pourtant,
comme victime d’une difformité,
elle opposait une
résistance à sa grossesse,
puisqu’il n’y avait rien de langoureux dans son apparence, rien
qui s’abandonnât
à la nature. Son minuscule visage était recouvert
d’un teint artificiel comme un masque trop lourd marbré
de gris, et ses yeux
mornes avaient l’air froid et transparent de ceux
qui ne sont pas satisfaits, qui ne sont pas remplis de la lumière
qu’apporte
l’amour. Elle portait manifestement ce qui devait être ses plus
beaux atours, bien qu’aux
yeux du spectateur perplexe
l’ensemble relevât
de la confusion accidentelle, du chaos, car
elle était trop corsetée
et cette protubérance saillait sous son cœur comme une maladie que
tous ces détails discursifs étaient
censés cacher en
la faisant passer inaperçue, alors même qu’ils attiraient
l’attention. Elle avait
des bagues à chaque doigt, d’énormes
camées de pacotille et
des morceaux de verroterie, des tas de bracelets de cuivre ou de bois
autour des poignets, un cœur au bout d’une chaîne en or sur sa
cheville voilée de gaze,
des
fleurs des champs piquées
sur la pointe retroussée de ses chaussons en
velours dont les talons
de verre ne l’emmèneraient pas loin,
des papillons de
velours comme des pensées en
suspens sur le
renard mité qui servait
de col à son manteau de toile, manteau
qui ne fermait pas, la serrait trop et ne la couvrait pas assez,
puisqu’il s’arrêtait à la taille, et qui était à l’ancienne,
avec des épaulettes en
pointe et des manchettes en pointe et des ourlets festonnés et de
nombreux boutons en velours ou ce
qu’il en restait, et le
tintement de petites cloches quand, dans son sommeil, elle changeait
de côté, sans pour autant céder au pouvoir de
ce sommeil contre lequel
elle luttait comme s’il avait eu le pouvoir de l’oubli et de la
mort, et des rivières de
perles oblongues
à trois francs six sous tombaient de ses oreilles couleur de corail,
et ses paupières étaient maquillées de bleu, les
sourcils réduits à une infime ligne qui lui donnait l’air d’un
oiseau plumé, nu, et sa
bouche était
plus grande et plus anguleuse grâce au rouge
à lèvres violet qu’elle
aurait pu appliquer
dans un rêve rigoureux. Elle ne portait, parmi toutes ses grosses
bagues, aucune alliance, et ses mains étaient jaune pâle, avec le
rouge de ses longues serres, et elle grattait continuellement de ses
doigts le cuir
élimé d’un vanity verni
à l’ancienne
qu’elle gardait sur ses genoux. Sa
robe de soie bas de gamme était
d’un orange feu très vif sur lequel des
navires noirs
naviguaient sur
des arbres violets et
des
footballers rouges
jouaient au foot sur
des clochers et des skieurs blancs skiaient sur
des voiliers qui
descendaient
les rapides de l’ourlet avec
des
acrobates figés,
comme si tous les
sports en plein air s’étaient retrouvés sur son corps, d’autant
que son foulard était
couvert de tennismen en pattes de mouche,
de filets
et de patineurs qui
patinaient sur des
mares argentées et de joueurs de polo rouges à cheval sur leurs
chevaux rouges, et puis de petits ballons
pendaient parmi les colifichets de ses bracelets, des raquettes, des
patins à glace, des clubs de golf et tant d’autres trophées,
parfois
dans le style chasse et pêche, des poissons de satin parcourant
l’ourlet de son jupon de chiffon garni
de dentelle jaune, ses
bas de soie fine étaient
brodés
de papillons au niveau du
genou et ses jupes
remontaient bien au-dessus du genou, surtout quand elle bougeait,
laissant apparaître ses jarretières de satin jaune et leurs
petits cœurs rembourrés accrochés à des rubans et ces
visages peints sur des houppettes, et le manteau avait l’air
d’avoir rétréci ou d’être une taille en-dessous, comme un
vêtement qu’elle
aurait pu porter dans une jeunesse lointaine. Elle avait une grande
tête sur une petite
tige, ses cheveux jaune décoloré se
dressaient en spirale comme un écheveau que
venaient couronner une
voilette étoilée
ainsi qu’un chapeau en
forme de nid tissé de
fleurs mortuaires poussiéreuses et foncées et de brindilles couleur
d’ivoire
avec une branche en émail rose sur laquelle était perché, dans un
équilibre précaire à cette grande altitude qui l’exposait aux
courants d’air, un canari jaune empaillé qui
avait l’aile mitée et
l’œil vitreux.
Sa
main
raide tressautait
dans l’allée,
transparence qui laissait voir ses veines noueuses. Elle dormait,
tête haute
fichée droit sur sa
nuque raide,
et
ses yeux s’ouvraient
soudain, semblables à
ceux d’un insecte à
la vision géodésique et
pourtant cruelle, et
sa bouche avide s’ouvrait
au bas de ce petit visage pour se plaindre, sa
voix métallique ou ses
murmures féroces et
creux déferlant
soudain contre ses
voisins, sa mère, son
père, l’autre fille, comme elle s’était fait attrapée,
le grossissement
d’une autre vie à l’intérieur de son corps, cette obscure
vallée d’où elle ne reviendrait peut-être jamais.
Le
garçon semblait n’être, au contraire, que flegme bienheureux et
innocence au grand visage,
les
cheveux châtains, en pagaille telle
une crinière de poney
sur son front bas, la
peau d’un profond rouge brique,
comme brûlée par
l’immense souffle d’une chaleur qui ne serait pas celle du
soleil. Il portait un sweat délavé,
le
C d’un club de foot
imprimé devant, un bleu maculé
de rouge et pâli
par la pluie, des
mocassins brodés de perles blanches. Sommeillant pour tuer le temps,
la joue contre la vitre froide du bus, ses paupières aux longs cils
fermées, jamais ouvertes, un sourire placide aux lèvres.
Maintenant que le chauffeur du
bus sifflotait, imitant les chants d’amour des oiseaux, la roulade
du merlebleu, les à-coups du pic, le murmure de la caille, le
sanglot d’un enfant qu’il avait entendu dans les herbes de
l’hiver, la rougeur vive du ciel disparaissait dans le reflet de la
vitre luisante, et avec cette rougeur, le vacillement manifeste et
macabre de ces vieux panneaux pour l’aspirine ou pour le Coca-Cola,
aussi accidentés que des clochards, qui avaient accompagné notre
voyage jusqu’au fin fond du sud de l’Indiana, État
que je ne connaissais pas encore. Le ciel drainé, exsangue,
surplombait la noirceur de champs célestes comme s’il avait subi,
en une seule et lente fois, l’ultime transfusion, comme si les
veines s’en étaient desséchées jusqu’à l’anéantissement.
Il n’y avait presque plus la moindre trace de rouge là où le
rouge venait de déferler, de bourdonner comme des milliers
d’abeilles sauvages et mellifères. C’était le printemps, mais
on eût dit que c’était encore l’hiver, une autre planète, le
visage de la lune morte. La terre était nue et froide et les
buissons n’étaient qu’épines. La vitre était maintenant d’un
gris froid et fumant, comme s’il n’y avait plus que le fantôme
du monde pour crier dehors, comme si le monde familier des
associations habituelles avait disparu et qu’il ne restait plus,
semblait-il, que le complot des souvenirs et des rêves qui voguent
à la dérive, au mépris des frontières.
Nous avions vu, au fil de ce
voyage, bien des curiosités de l’architecture rurale, une
gigantesque cafetière ouverte, couvercle dressé contre le ciel, une
discothèque en forme de tipi vers laquelle était attaché, sous un
chêne dénudé, un buffle mélancolique, aussi incongru que le linge
délavé qui séchait sur le fil. Nous avions vu un moulin à vent,
une tour penchée, l’Arche de Noé, la grand-mère de la comptine
qui vit dans son soulier, mais nous avions bien avancé depuis, et
les seuls édifices étaient ceux de la distance amorphe, de petites
maisons basses, aussi exiguës que des restes de nids d’oiseaux, le
visage d’un enfant à quelque fenêtre en bord de route, toute
individualité gommée par la grisaille diluée du Midwest, le train
pas plus grand qu’un jouet miniature sur un pont miniature.
Une infinie grisaille
engloutissait le bus qui geignait tandis que devant nous, la route ne
semblait plus scinder l’espace, ces champs rasés de près,
blanchâtres et rasés, la croupe bovine de ces monts vagues,
lointains, sans nul arbre, couleur taupe. La scène s’agrandissait
toujours davantage, semblable à ce que fut peut-être la première
création, quand seul l’esprit de Dieu se mouvait sur l’abîme.
C’était le visage des eaux ambiguës, du sans limite, du sans
rivage. La scène, en réalité, si l’on avait l’habitude des
grandes étendues d’eau, était océanique, parsemée d’étangs
pâles dans leurs écharpes de brume, et je ne me serais pas étonnée
de voir dériver, sur les prairies vides et vierges de cette première
création, quelque chose de la dernière, une nuée de mouettes
nacrées dont les cris auraient été pareils à des chants
angéliques, ou bien, amarré sur quelque horizon toujours plus
lointain, un navire perdu qui n’arriverait jamais à destination.
Nous avions dépassé, depuis longtemps déjà, le dernier port, un
phare, une épave. Des lumières de glace commençaient à fuser
comme des flammes de cristal, autant d’alertes sur la lugubre plaine
masquée par son linceul de brume, comme si toutes les maisons qui les
envoyaient voyageaient avec nous vers un lointain inconnu d’où nul
ne revient jamais vivant. Au loin, semblables à de la fumée,
flottaient des arbres plumés, courbés sous la force d’aucun vent,
et l’on ne voyait aucune étoile. Dans la lumière de nos phares
anarchiques qui perçaient tout juste la brume et l’obscurité,
l’on vit soudain, sur le côté de la route, un grand homme qui
portait un enfant perché sur ses maigres épaules, un homme à deux
têtes, les yeux rivés sur le vide ou au-delà. C’étaient nous,
les intrus, sur cette plaine de silence, et il brandit son poing,
sans conviction, réalisant peut-être le danger de marcher sur cette
route qui, virant soudain, semblait désormais rebrousser chemin. Il
n’y avait désormais plus de paysage.
Il n’y avait désormais plus
que le paysage de l’âme, c’est-à-dire l’inexact, l’infiniment
changeant et le distant. Je ne saurais jamais comment s’appelait
cet homme, comment s’organisait cette image fugace, quels étaient
ses espoirs, quelles étaient ses déceptions. Il resterait pourtant
à jamais gravé sur le disque tourbillonnant de la mémoire, une
forme à deux têtes dans la brume caillée, un vrai supplice, comme
mon ignorance de la vie. Toute ma vie j’avais voulu atteindre le
tangible, et il m’avait échappé, tout comme dans le mythe de
Tantale, tout comme si le tangible lui-même était une illusion. Ma
vie n’avait jamais été faite que de ces images disparates et
trompeuses qui ne flottent qu’un instant aux confins de la
conscience avant de disparaître dans la nuit tels des navires, des
navires imperturbables dont la barre serait tenue par des morts, par
des équipages fantômes, par nos propres âmes en fuite.
Comment l’illusion, comment
la mémoire s’organisaient-elles ? Qui connaissait ne
serait-ce que son propre cœur divisé ? Qui connaissait tous les
cœurs comme son propre cœur ? Parmi des êtres qui se voient
comme des étrangers, ceux que les longs rugissements du temps, de
l’espace, ont divisés, ceux qui ne se sont jamais rencontrés ou
qui, quand ils se sont rencontrés, n’ont pas reconnu comme leur
cet autre cœur ni les faiblesses de ce cœur et sont repartis dans
l’indifférence, n’y aurait-il pas, dans la vision de quelque œil
omniscient, la toile d’une logique arachnéenne qui établirait les
relations les plus secrètes, les profondeurs appelant les
profondeurs, les illuminations des ténèbres éternelles, les
moments de reconnaissance dans cette nuit qu’est le monde des rêves
pour un voyageur, toutes les barrières s’anéantissant, toutes les
âmes ne faisant plus qu’une dans l’unité ? Tout cœur est
l’autre cœur. Toute âme est l’autre âme. Tout visage est
l’autre visage. L’illusion, c’est l’individu.
J’avais marché seule, à la
recherche, et je n’avais vu, alors que je cherchais une ultime
harmonie, que l’image fugace, le disparate, le chaos engendrant le
chaos, la vérité comme une illusion de plus, celle qui doit périr,
la rose qui doit se faner, le cœur qui doit s’arrêter. Il n’y
avait rien, sous mes doigts, qui ne se soit pas affadi tel un rêve,
car il n’y avait pas de rêve qui n’échoue, pas de vie qui ne
cesse, nulle âme qui réponde à la mienne telle l’abîme appelant
l’abîme. J’avais marché seule, la recherche incarnée dans les
dédales du chagrin, et personne ne m’avait répondu. Ce décor illusoire que j’avais toujours fui comme un homme au bord de la
noyade s’agrippe à un brin de paille, c’était toujours ce fond
d’illusion qui revenait me provoquer, passant même au premier
plan, et la vérité, semblait-il, n’était que ce que l’esprit
erroné fournissait, un rêve de plus sans but ni portée. Il y avait
toujours les goélands morts dans le vent, les feuilles rousses qui
tombaient, un palais des glaces brisées dont le vide résonnait et
dont les miroirs reflétaient la lumière des eaux, ma mère, morte
au milieu de ses rêves, et bien d’autres morts autour d’elle qui
avait passé sa vie à rêver et qui rêvait peut-être encore,
puisque la mort était peut-être encore sa vie, et qu’elle avait
déjà tant fait partie du céleste et de l’abstrait, des choses
intangibles, des choses inconnues. J’avais examiné tous les
visages sans en voir aucun, exceptés ceux déjà partis, ceux qui ne
pouvaient pas répondre. Mon mal avait été grand, des âmes mortes
comme les feuilles d’automnes frémissant sur mon passage, et si
j’avais pu croire à cette ultime harmonie, j’aurais pu les
rejoindre, mais s’il n’y avait jamais eu, sur mon étroit
parcours, que le rêve du chaos répétant le chaos, ce que je
cherchais toujours dans les rues de ces grandes villes portuaires,
n’était-ce pas tout bonnement qu’une illusion de plus, celle de
la paix qui ni sur terre ni au Ciel n’allait advenir ? Où
devais-je aller ? Vers où devais-je me tourner ? Cela
faisait trop longtemps que j’étais à moitié endormie, coupée de
toute communication avec les autres, mes questions n’étant pas
plus rationnelles que celles d’un patient sous le masque imbibé
d’éther, sorte de train en route parmi les étoiles, loin de toute
voie, ou bien là où il n’y a pas d’étoiles, plus de panneaux,
là où personne n’a jamais vu l’autre. Tous les autres
passagers, des noirs dont les coqs blancs chantaient sur leurs
genoux, des êtres dont la présence n’était pas vue mais
simplement sentie, avaient chacun leur cœur ténébreux et privé,
ces ténèbres éternelles, chacun leurs questions semblables aux
miennes, et ils n’entendaient pas la moindre réponse, car Dieu est
le plus seul de tous, et Dieu n’existe peut-être que dans nos
rêves, et le train n’existe pas.
Des nuits durant, à la
recherche de quelqu’un qui n’était plus, moi, Vera Cartwheel,
moi, la fille agenouillée d’une mère sous l’emprise de l’opium,
une mère plus belle que des anges de lumière, moi, Vera Cartwheel,
j’avais erré dans les rues de grands et mystérieux ports, ceux
qui, la nuit, se ressemblaient tous, là où les visages spectraux
apparaissaient, disparaissaient tel l’écume, des visages aussi
perdus que le mien, des voix qui hurlaient sous les eaux, des algues
prises dans les cheveux du nageur noyé. J’avais dormi dans des
refuges pour âmes perdues, celles que chacun devrait voir, à la
recherche de quelqu’un qui était perdu, dehors pour toujours, dans
la solitude, la seule personne qui ne rêvait pas et qui pourtant
s’était apparentée, avec les années passées depuis qu’elle
avait disparu de ma vie, au cœur central, au cœur de tous les
cœurs, au visage de tous les visages, au mort qui tenait la barre,
Miss MacIntosh, ma très chère, une vieille gouvernante aux cheveux
roux qui levait la tête vers le ciel pluvieux. J’avais parcouru
les rues désolées des bords de mer dans ces villes portuaires lugubres et labyrinthiques où les enfilades de hangars projetaient
leurs ombres, refuges pour vieux matelots, pour âmes perdues, phares
plongés dans l’obscurité, j’avais marché dans le noir des
petites rues où les chats affamés font les poubelles comme des
poissons d’argent, où le marin titube, où la prostituée crie,
j’avais regardé derrière chaque seuil feutré, sous chaque
réverbère pâle et lubrique, je l’avais cherchée parmi de
vieilles mendiantes anonymes pelotonnées dans les parcs vides,
parmi les hommes loqueteux qui dorment sur les trottoirs couverts de
chiures, l’écume de leurs rêves sans-abri à la bouche, l’avais
cherchée dans des saloons à l’ancienne et dans des salles de
bowling ou de billard et sous les feuilles d’automne, et j’avais
marché où tourbillonnaient des foules pour la retrouver, m’étais
arrêtée à chaque coin de rue dès qu’un prédicateur prêchait
les eaux dorées du monde futur et la discorde semée et la tempête
récoltée, étais allée voir des matchs de base-ball dans ces
stades blindés, regardant les lanceurs s’élancer vers les lunes,
les soleils, les étoiles, avais visité un planétarium ainsi qu’un
aquarium et un muséum, avais dérivé sans autre but que celui-ci,
en filature permanente, à sa recherche, quelqu’un de si clair, et
je pensais qu’un jour, au moment même où je perdrais mon chemin
dans les ténèbres suprêmes ou quand je traverserais une avenue
bruyante au milieu des phares délétères, des crissements des pneus
et des hurlements des étoiles, je la trouverais forcément, Miss
MacIntosh, ma très chère, à deux pas de moi, son chapeau de
baleinier tout dégoulinant d’eau, son imper écossais, délavé,
flottant dans le vent, son parapluie noir et tordu dressé comme un
gigantesque oiseau noir qui filerait sur le ciel couvert, sur
l’éternellement menaçant.
Des années durant, dérivant
sans autre but, j’avais cherché cette compagne à la santé de
fer, celle de mon enfance perdue, nulle autre qu’une vieille
gouvernante plantureuse et poussiéreuse, très simple d’esprit,
très simple, le bon sens même, sa chevelure rousse s’illuminant
pour révéler cette impétuosité qui la caractérisait, cette
impatience avec laquelle elle congédiait toutes les ombres et tous
les spectres, si bien que, eût-elle été devenue l’un des leurs,
elle se serait congédiée elle-même, car elle ne mangeait pas de ce
pain, ne buvait pas de ce vin qu’est l’apitoiement. Des années
durant, le cœur tel un désert de supplications, les yeux rivés sur
cet objectif constant, j’avais dérivé d’un travail à l’autre,
d’un hôtel à l’autre, cherchant pourtant, sans relâche, cette
chère petite vieille qui était perdue, elle qui n’avait jamais eu
la moindre folie des grandeurs, elle qui n’avait pas voulu d’aura,
de couronne d’or, elle dont la vie avait été modeste et dure,
quelqu’un que je n’aimais alors pas autant que dans mon souvenir
aujourd’hui, le timonier mort, son chapeau de baleinier tout
dégoulinant de pluie, son infini visage masqué par le brouillard et
le vent, son cœur la faiblesse de tous les cœurs, leur force. Où
ne la retrouverais-je jamais ? Où la retrouverais-je un jour ?
Ses années de mort ne lui donnaient que plus de charisme, car elles
la rendaient presque vague.
(Si quelqu'un peut m'apprendre à faire des alinéas sur ce truc...)
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