Miss MacIntosh, My Darling - §14
Le Projet Young, ou comment j'ai choisi de traduire un roman sur la fin des limites en espace confiné.
Des nuits durant, à la
recherche de quelqu’un qui n’était plus, moi, Vera Cartwheel,
moi, la fille agenouillée d’une mère sous l’emprise de l’opium,
une mère plus belle que des anges de lumière, moi, Vera Cartwheel,
j’avais erré dans les rues de grands et mystérieux ports, ceux
qui, la nuit, se ressemblaient tous, là où les visages spectraux
apparaissaient telle l’écume et disparaissaient, des visages aussi
perdus que le mien, des voix qui hurlaient sous les eaux, des algues
prises dans les cheveux du nageur noyé. J’avais dormi dans des
refuges pour âmes perdues, celles que chacun devrait voir, à la
recherche de quelqu’un qui était perdu, dehors pour toujours, dans
la solitude, la seule personne qui ne rêvait pas et qui pourtant
s’était apparentée, avec les années passées depuis qu’elle
avait disparu de ma vie, au cœur central, au cœur de tous les
cœurs, au visage de tous les visages, au mort qui tenait la barre,
Miss MacIntosh, ma très chère, une vieille gouvernante aux cheveux
roux qui levait la tête vers le ciel pluvieux. J’avais parcouru
les rues désolées des bords de mer dans ces villes portuaires lugubres et labyrinthiques où les enfilades de hangars projetaient
leurs ombres, refuges pour vieux matelots, pour âmes perdues, phares
plongés dans l’obscurité, j’avais marché dans le noir des
petites rues où les chats affamés font les poubelles comme des
poissons d’argent, où le marin titube, où la prostituée crie,
j’avais regardé derrière chaque seuil feutré, sous chaque
réverbère pâle et lubrique, je l’avais cherchée parmi de
vieilles mendiantes anonymes pelotonnées dans les parcs vides,
parmi les hommes loqueteux qui dorment sur les trottoirs couverts de
chiures, l’écume de leurs rêves sans-abri à la bouche, l’avais
cherchée dans des saloons à l’ancienne et dans des salles de
bowling ou de billard et sous les feuilles d’automne, et j’avais
marché où tourbillonnaient des foules pour la retrouver, m’étais
arrêtée à chaque coin de rue dès qu’un prédicateur prêchait
les eaux dorées du monde futur et la discorde semée et la tempête
récoltée, étais allée voir des matchs de base-ball dans ces
stades blindés, regardant les lanceurs s’élancer vers les lunes,
les soleils, les étoiles, avais visité un planétarium ainsi qu’un
aquarium et un muséum, avais dérivé sans autre but que celui-ci,
en filature permanente, à sa recherche, quelqu’un de si clair, et
je pensais qu’un jour, au moment même où je perdrais mon chemin
dans les ténèbres suprêmes ou quand je traverserais une avenue
bruyante au milieu des phares délétères, des crissements des pneus
et des hurlements des étoiles, je la trouverais forcément, Miss
MacIntosh, ma très chère, à deux pas de moi, son chapeau de
baleinier tout dégoulinant d’eau, son imper écossais, délavé,
flottant dans le vent, son parapluie noir et tordu dressé comme un
gigantesque oiseau noir qui filerait sur le ciel couvert, sur
l’éternellement menaçant.
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