Miss MacIntosh, My Darling - §9-10

Le Projet Young, ou comment j'ai choisi de traduire un roman sur la fin des limites en espace confiné.

Nous avions vu, au fil de ce voyage, bien des curiosités de l’architecture rurale, une gigantesque cafetière ouverte, couvercle dressé contre le ciel, une discothèque en forme de tipi vers laquelle était attaché, sous un chêne dénudé, un buffle mélancolique, aussi incongru que le linge délavé qui séchait sur le fil. Nous avions vu un moulin à vent, une tour penchée, l’Arche de Noé, la grand-mère de la comptine qui vit dans son soulier, mais nous avions bien avancé depuis, et les seuls édifices étaient ceux de la distance amorphe, de petites maisons basses, aussi exiguës que des restes de nids d’oiseaux, le visage d’un enfant à quelque fenêtre en bord de route, toute individualité gommée par la grisaille diluée du Midwest, le train pas plus grand qu’un jouet miniature sur un pont miniature.

Une infinie grisaille engloutissait le bus qui geignait tandis que devant nous, la route ne semblait plus scinder l’espace, ces champs rasés de près, blanchâtres et rasés, la croupe bovine de ces monts vagues, lointains, sans nul arbre, couleur taupe. La scène s’agrandissait toujours davantage, semblable à ce que fut peut-être la première création, quand seul l’esprit de Dieu se mouvait sur l’abîme. C’était le visage des eaux ambiguës, du sans limite, du sans rivage. La scène, en réalité, si l’on avait l’habitude des grandes étendues d’eau, était océanique, parsemée d’étangs pâles dans leurs écharpes de brume, et je ne me serais pas étonnée de voir dériver, sur les prairies vides et vierges de cette première création, quelque chose de la dernière, une nuée de mouettes nacrées dont les cris auraient été pareils à des chants angéliques, ou bien, amarré sur quelque horizon toujours plus lointain, un navire perdu qui n’arriverait jamais à destination. Nous avions dépassé, il y avait longtemps déjà, le dernier port, un phare, une épave. Des lumières de glace commençaient à fuser comme des flammes de cristal, autant d’alertes sur cette lugubre plaine masquée par son linceul de brume, comme si toutes les maisons qui les envoyaient voyageaient avec nous vers un lointain inconnu d’où nul ne revient jamais vivant. Au loin, semblables à de la fumée, flottaient des arbres plumés, courbés sous la force d’aucun vent, et l’on ne voyait aucune étoile. Dans la lumière de nos phares anarchiques qui perçaient tout juste la brume et l’obscurité, l’on vit soudain, sur le côté de la route, un grand homme qui portait un enfant perché sur ses maigres épaules, un homme à deux têtes, les yeux rivés sur le vide ou au-delà. C’étaient nous, les intrus, sur cette plaine de silence, et il brandit son poing, sans conviction, réalisant peut-être le danger de marcher sur cette route qui, virant soudain, semblait désormais rebrousser chemin. Il n’y avait désormais plus de paysage.

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