Miss MacIntosh, My Darling - §1-8



En désespoir de cause, j'ai décidé de commencer à traduire les 1198 pages de Miss MacIntosh, My Darling, mastodonte oublié de la littérature américaine. Si vous connaissez un éditeur suicidaire, n'hésitez pas à nous mettre en contact (à distance).


Le chauffeur du bus sifflotait, peut-être parce qu’il allait retrouver sa femme, qui serait une femme à forte poitrine, signe d’une maturité accomplie. Il ne pouvait pas ne pas avoir, de mon point de vue, femme et enfants, oui, un bonheur auquel je n’aurais jamais pu croire, même dans quelque légende de l’âge d’or. Sur la route il nous avait souvent parlé de sa vieille qui l’attendait, et il allait rentrer.

Il avait l’air d’un Témoin de Jéhovah ou d’un type bizarre dans le genre, avec sa tignasse qui lui tombait presque sur les épaules. Un Témoin ne conduirait peut-être pas un bus Grey Goose, même en ces terres reculées, en cette Amérique intérieure, mais on ne pouvait pas rater son grand crâne, vieux dôme d’un autre temps couvert de frises, et il avait parfois dans les yeux la lueur d’une vision personnelle, plus intense. Sa conduite, à vrai dire, était erratique, peut-être en raison de l’épais brouillard qui masquait presque entièrement l’asphalte, le marquage, et plus d’une fois, comme il faisait de soudaines embardées, j’avais cru que nous allions basculer dans le fossé, qu’il allait mourir avec ses trois passagers décapités, nos têtes parties rouler sur les plants flétris d’un champ de maïs. Il s’était félicité d’un sifflement chaque fois qu’il l’avait échappé belle, s’était retourné pour nous sourire par dessus l’épaule l’air sereinement triomphal, même quand le bus avait frôlé l’aile d’une camionnette qui véhiculait péniblement toute une pile de meubles touchant presque au ciel menaçant, un piano droit, une chaise à bascule, un étendoir à linge, un chapeau pour dame orné de plumes flottant là-haut dans le gris du brouillard tel un compagnon des airs.

Était-il, après tout, célibataire, peut-être même fou, un genre de Don Quichotte en guerre contre des moulins à vent, un esprit vierge, personne… et sa vie de famille, une émanation de mon imagination galopante, oui, de mon désir de relations humaines stables ? Tout au long du trajet, il avait bu du whisky à la bouteille sans jamais s’en cacher, mais en invoquant maintes fois Dieu, les anges, les archanges, l’ange Gabriel. Tout au long du trajet, il avait chanté, sifflé, parlé tout seul, imaginé ce que la vieille dirait en le voyant, sûrement d’aller se faire décapiter ailleurs.

Il y avait un couple endormi, deux tourtereaux, un garçon et une fille, les seuls autres passagers. Ils étaient montés à bord sous un soleil de plomb dans une ville de céramistes couleur de poussière et, la main sur les yeux, avaient essayé de dormir jusqu’au dernier kilomètre langoureusement grinçant de ce paysage trop familier.

La fille, mince et terne, peut-être moins âgée qu’elle n’en avait l’air, était enceinte… et pourtant, comme victime d’une difformité, elle opposait une résistance à sa grossesse, puisqu’il n’y avait rien de langoureux dans son apparence, rien qui s’abandonnât à la nature. Son minuscule visage était recouvert d’un teint artificiel comme un masque trop lourd marbré de gris, et ses yeux mornes avaient l’air froid et transparent de ceux qui ne sont pas satisfaits, qui ne sont pas remplis de la lumière qu’apporte l’amour. Elle portait manifestement ce qui devait être ses plus beaux atours, bien qu’aux yeux du spectateur perplexe l’ensemble relevât de la confusion accidentelle, du chaos, car elle était trop corsetée et cette protubérance saillait sous son cœur comme une maladie que tous ces détails discursifs étaient censés cacher en la faisant passer inaperçue, alors même qu’ils attiraient l’attention. Elle avait des bagues à chaque doigt, d’énormes camées de pacotille et des morceaux de verroterie, des tas de bracelets de cuivre ou de bois autour des poignets, un cœur au bout d’une chaîne en or sur sa cheville voilée de gaze, des fleurs des champs piquées sur la pointe retroussée de ses chaussons en velours dont les talons de verre ne l’emmèneraient pas loin, des papillons de velours comme des pensées en suspens sur le renard mité qui servait de col à son manteau de toile, manteau qui ne fermait pas, la serrait trop et ne la couvrait pas assez, puisqu’il s’arrêtait à la taille, et qui était à l’ancienne, avec des épaulettes en pointe et des manchettes en pointe et des ourlets festonnés et de nombreux boutons en velours ou ce qu’il en restait, et le tintement de petites cloches quand, dans son sommeil, elle changeait de côté, sans pour autant céder au pouvoir de ce sommeil contre lequel elle luttait comme s’il avait eu le pouvoir de l’oubli et de la mort, et des rivières de perles oblongues à trois francs six sous tombaient de ses oreilles couleur de corail, et ses paupières étaient maquillées de bleu, les sourcils réduits à une infime ligne qui lui donnait l’air d’un oiseau plumé, nu, et sa bouche était plus grande et plus anguleuse grâce au rouge à lèvres violet qu’elle aurait pu appliquer dans un rêve rigoureux. Elle ne portait, parmi toutes ses grosses bagues, aucune alliance, et ses mains étaient jaune pâle, avec le rouge de ses longues serres, et elle grattait continuellement de ses doigts le cuir élimé d’un vanity verni à l’ancienne qu’elle gardait sur ses genoux. Sa robe de soie bas de gamme était d’un orange feu très vif sur lequel des navires noirs naviguaient sur des arbres violets et des footballers rouges jouaient au foot sur des clochers et des skieurs blancs skiaient sur des voiliers qui descendaient les rapides de l’ourlet avec des acrobates figés, comme si tous les sports en plein air s’étaient retrouvés sur son corps, d’autant que son foulard était couvert de tennismen en pattes de mouche, de filets et de patineurs qui patinaient sur des mares argentées et de joueurs de polo rouges à cheval sur leurs chevaux rouges, et puis de petits ballons pendaient parmi les colifichets de ses bracelets, des raquettes, des patins à glace, des clubs de golf et tant d’autres trophées, parfois dans le style chasse et pêche, des poissons de satin parcourant l’ourlet de son jupon de chiffon garni de dentelle jaune, ses bas de soie fine étaient brodés de papillons au niveau du genou et ses jupes remontaient bien au-dessus du genou, surtout quand elle bougeait, laissant apparaître ses jarretières de satin jaune et leurs petits cœurs rembourrés accrochés à des rubans et ces visages peints sur des houppettes, et le manteau avait l’air d’avoir rétréci ou d’être une taille en-dessous, comme un vêtement qu’elle aurait pu porter dans une jeunesse lointaine. Elle avait une grande tête sur une petite tige, ses cheveux jaune décoloré se dressaient en spirale comme un écheveau que venaient couronner une voilette étoilée ainsi qu’un chapeau en forme de nid tissé de fleurs mortuaires poussiéreuses et foncées et de brindilles couleur d’ivoire avec une branche en émail rose sur laquelle était perché, dans un équilibre précaire à cette grande altitude qui l’exposait aux courants d’air, un canari jaune empaillé qui avait l’aile mitée et l’œil vitreux.

Sa main raide tressautait dans l’allée, transparence qui laissait voir ses veines noueuses. Elle dormait, tête haute fichée droit sur sa nuque raide, et ses yeux s’ouvraient soudain, semblables à ceux d’un insecte à la vision géodésique et pourtant cruelle, et sa bouche avide s’ouvrait au bas de ce petit visage pour se plaindre, sa voix métallique ou ses murmures féroces et creux déferlant soudain contre ses voisins, sa mère, son père, l’autre fille, comme elle s’était fait attrapée, le grossissement d’une autre vie à l’intérieur de son corps, cette obscure vallée d’où elle ne reviendrait peut-être jamais.

Le garçon semblait n’être, au contraire, que flegme bienheureux et innocence au grand visage, les cheveux châtains, en pagaille telle une crinière de poney sur son front bas, la peau d’un profond rouge brique, comme brûlée par l’immense souffle d’une chaleur qui ne serait pas celle du soleil. Il portait un sweat délavé, le C d’un club de foot imprimé devant, un bleu maculé de rouge et pâli par la pluie, des mocassins brodés de perles blanches. Sommeillant pour tuer le temps, la joue contre la vitre froide du bus, ses paupières aux longs cils fermées, jamais ouvertes, un sourire placide aux lèvres.

Maintenant que le chauffeur du bus sifflotait, imitant les chants d’amour des oiseaux, la roulade du merlebleu, les à-coups du pic, le murmure de la caille, le sanglot d’un enfant qu’il avait entendu dans les herbes de l’hiver, la rougeur vive du ciel disparaissait dans le reflet de la vitre luisante, et avec cette rougeur, le vacillement manifeste et macabre de ces vieux panneaux pour l’aspirine ou le Coca-Cola, aussi accidentés que des clochards, qui avaient accompagné notre voyage jusqu’au fin fond du sud de l’Indiana, État que je ne connaissais pas encore. Le ciel drainé, exsangue, surplombait la noirceur de champs célestes comme s’il avait subi, en une seule et lente fois, l’ultime transfusion, comme si les veines s’en étaient desséchées jusqu’à l’anéantissement. Il n’y avait presque plus la moindre trace de rouge là où le rouge venait de déferler, de bourdonner comme des milliers d’abeilles sauvages et mellifères. C’était le printemps, mais on eût dit que c’était encore l’hiver, une autre planète, le visage de la lune morte. La terre était nue et froide et les buissons n’étaient qu’épines. La vitre était maintenant d’un gris froid et fumant, comme s’il n’y avait plus que le fantôme du monde pour crier dehors, comme si le monde familier des associations habituelles avait disparu et qu’il ne restait plus, semblait-il, que le complot des souvenirs et des rêves qui flottent à la dérive, au mépris des frontières.

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